L’homme qui a fait basculer Besançon
Ludovic Fagaut gouverne Besançon comme il a toujours tout fait - en mouvement. Portrait d'un maire atypique dont les cent premiers jours ressemblent à un sprint de fond.
L'homme qui court
Il est six heures du matin quand Ludovic Fagaut ouvre les yeux. Ce mardi 5 juin 2026, il n'est pas à l'Hôtel de Ville. Il est en tenue de sport, sur la place de la Révolution, entouré de 1 500 personnes venues courir en solidarité avec les blessés de l'armée de Terre. Le préfet du Doubs est là lui aussi. Mais Fagaut, lui, court. Ce n'est pas une posture. C'est qui il est.
6 août 1978 - Dole, Jura. Le point de départ
L'enfance et la formation
| Un fils unique de gaullistes, un étudiant en STAPS, et un prof qui deviendra capitaine Tout commence dans une maison de Dole où deux militants gaullistes élèvent un fils unique. Son père, sa mère - tous deux dans le secteur des microtechniques, tous deux convaincus que la France se construit par le travail et l'engagement. Le jeune Ludovic grandit dans cet air-là. Dès le lycée Mont-Roland, il suit la politique locale dans le sillage du maire de centre droit Gilbert Barbier. À seize ans, il sait déjà dans quel camp il se trouve.
En 1996, il arrive à Besançon pour ses études de STAPS à l'université de Franche-Comté. C'est là qu'il croise Jacques Grosperrin - son professeur, son mentor, celui qui ne le quittera plus. Il prend sa carte au RPR. Il joue au futsal avec une intensité qui lui vaut, au fil des années, seize sélections en équipe de France. Le sport et la politique vont coexister en lui pendant trente ans, avec la même logique : la préparation, la discipline, et la conviction que les matchs se gagnent avant d'être joués.
Il obtient son CAPES, enseigne l'EPS de 2000 à 2009 dans plusieurs établissements de Franche-Comté et de région parisienne. Puis il passe le concours de personnel de direction. Principal adjoint du collège de Saône en 2009, principal des collèges de Sancey et Pierrefontaine-les-Varans en 2013, directeur du collège de Pouilley-les-Vignes en 2017. Un homme qui dirige des institutions scolaires apprend une chose essentielle : on ne change pas une école en décrétant. On la change en connaissant ses agents, ses familles, son budget et ses contraintes réelles.
« Nous, on parle de Besançon, pour les Bisontins. »
- Ludovic Fagaut, tout au long de la campagne 2026
2008-2026 - Dix-huit ans pour conquérir une ville
Le parcours politique
| Deux défaites, une stratégie de long cours, et une victoire historique
La première candidature date de 2008. Il est sur la liste UMP de Jean Rosselot. Défaite. En 2014, Jacques Grosperrin le prend dans son équipe pour les municipales. Défaite. En 2017, il se présente aux législatives dans la deuxième circonscription du Doubs contre Éric Alauzet. Défaite sèche. À cet instant, ses proches disent qu'il paraît « isolé ». Le chemin vers la mairie semble loin.
Mais en 2020, quelque chose change. Devenu tête de liste de la droite, il perd de justesse face à Anne Vignot - 566 voix d'écart. Cette défaite minime est, paradoxalement, le début de la remontada. Il entre dans l'opposition bisontine avec une énergie décuplée. Il sillonne chaque quartier, participe à chaque inauguration, chaque rencontre publique, chaque événement bisontin ou presque. Il assiste aux séances du conseil municipal comme un chirurgien qui dissèque les erreurs adverses.
Six ans de présence terrain, sans relâche. Et le 22 mars 2026, au second tour des municipales, avec 53,29 % des suffrages : la ville bascule. Besançon n'avait plus de maire de droite depuis 1953. Seventy-three ans. Fagaut n'était pas né. Son mentor Grosperrin non plus. Ce soir-là, dans la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, l'explosion de joie est à la hauteur du séisme.
Le lendemain de la victoire
| Le 23 mars au matin - pas de champagne supplémentaire. Un agenda chargé.
Ce qui dit le plus sur Ludovic Fagaut, c'est peut-être ce qui se passe le lendemain de sa victoire. Pas de grande fête, pas de repos mérité. Dès le lundi 23 mars, pendant qu'Anne Vignot organise encore les dernières sessions du conseil municipal sortant, les équipes de Fagaut finalisent déjà la nouvelle organisation. Il y a 42 fonctions à attribuer - adjoints, conseillers municipaux délégués. Il faut aller vite. La ville attend.
Le 27 mars, premier conseil municipal du nouveau mandat. Fagaut est élu maire par ses pairs. Sa première sortie officielle est choisie avec soin - la police municipale. Il aurait pu choisir la Citadelle, symbole touristique. L'Hôtel de Ville, symbole du pouvoir. Il choisit les agents de terrain. « Vous avez l'expertise, le projet que nous portons ne se fera pas sans vous », leur dit-il. Le message est clair : ce mandat ne sera pas un mandat d'estrade.
Mars - juin 2026 - Le calendrier d'un homme omniscient
Chronologie serrée
| De la police municipale aux palmiers du pont Battant - cent jours qui ressemblent à un an Pour comprendre le rythme de Fagaut, il faut lire son agenda comme une partition. Il ne saute pas les répétitions. Le 23 mars au matin - police municipale, annonce de l'armement et du renforcement des effectifs. Le 27 mars - premier conseil municipal, installation de l'équipe. Le 20 avril - élu président de Grand Besançon Métropole, deuxième fauteuil, deuxième agenda. Il ajoute cette charge sans rien enlever aux précédentes.
Le 5 mai, il visite les ateliers municipaux intercommunaux - 31 000 m², 700 agents, 80 métiers différents. Il parcourt les ateliers un par un. Il écoute Denis Frelat, le directeur des services techniques. Il note. « C'est ici que se conditionne la qualité du service public », dit-il aux agents. « On retrouve l'ensemble des métiers qui font le quotidien. » Ce n'est pas une visite de communication. C'est un cours d'institution que le nouveau directeur se donne à lui-même.
Le 15 mai - nouveau conseil municipal. Le 29 mai - signature de l'arrêté anti-mendicité agressive, devant la presse, dans son bureau, avec chiffres à l'appui. Le 5 juin - course solidaire avec les blessés de l'armée, 5 kilomètres dans le centre-ville. Le 9 juin - plainte pour vol des 80 plantes de la basilique Saint-Ferjeux. Le 13 juin - plainte pour les palmiers déplacés du pont Battant. Le 14 juin - l'artiste Nacle commence sa fresque. Le 15 juin - conférence de presse mensuelle. Le 16 juin - annonce de la gratuité du stationnement dans les Chaprais, soumise au vote. Le 18 juin - conseil municipal, budget amendé de 2 millions d'euros supplémentaires, et décision de conserver la fresque.
En moins de cent jours : deux présidences institutionnelles, au moins six conseils municipaux ou communautaires, quatre visites de terrain documentées, deux plaintes pénales, un arrêté contesté, une fresque sauvée. Et une course de 5 kilomètres.
« C'est ici que se conditionne la qualité du service public. On a besoin de connaître les politiques publiques et les lieux où elles se concrétisent. »
- Ludovic Fagaut, lors de sa visite aux ateliers municipaux, 5 mai 2026
Le projet - Besançon Confluence
Vision
| 18 mesures, un axe gare-centre-Citadelle, et un rêve de capitale retrouvée
Fagaut n'est pas un maire de réaction. Derrière l'agenda frénétique, il y a une vision structurée qu'il a présentée avant même d'être élu sous le nom de « Besançon Confluence ». Dix-huit mesures organisées autour d'un principe : redonner à Besançon son statut de capitale économique, culturelle et touristique, en s'appuyant sur son géographie exceptionnelle - la boucle du Doubs, la Citadelle, le patrimoine Vauban classé à l'UNESCO.
L'axe central du projet : gare Viotte - centre-ville historique - Citadelle. Fagaut veut rendre cet axe fluide, attractif, vivant. Cela passe par des navettes électriques fréquentes depuis la place Victor Hugo, par la réouverture du dossier d'accès à la Citadelle auprès du ministère de la Culture, et par une option qu'il n'écarte pas : un transport par câble reliant la basse ville à la citadelle, sous réserve d'accord de l'État. C'est ambitieux. Certains disent que c'est irréaliste. Lui répond que personne ne disait non plus que la droite prendrait Besançon.
Il veut transformer le fort Griffon en destination touristique majeure en partenariat avec le Département et des investisseurs nationaux. Il veut faire du quartier Battant un « petit Montmartre bisontin » - réhabilitation par le droit de préemption, lutte contre les vitrines vacantes, incubateurs de commerces pour les jeunes entrepreneurs, charte esthétique pour les devantures. Une vision de la ville qui mise sur le charme, le patrimoine et l'économie locale plutôt que sur les grandes enseignes.
Le fleurissement
| 250 000 euros de fleurs - et des palmiers sur le pont Battant qui font scandale L'une des premières décisions visibles du mandat : quintupler le budget de fleurissement de la ville, le faisant passer de 50 000 à 250 000 euros. Des massifs fleuris apparaissent aux abords de la basilique Saint-Ferjeux. Des palmiers sont installés sur le pont Battant, au-dessus du Doubs. La ville change de visage - ou du moins de couleur.
L'opposition écologiste crie au contresens climatique. « J'ai l'impression qu'on est en train de transformer Besançon en French Riviera alors que demain il n'y aura plus de Doubs », dit l'un des manifestants du 13 juin. Fagaut répond que la mise en valeur du patrimoine « tient compte de la biodiversité » et que les horaires d'éclairage des monuments sont maîtrisés. Le débat dit quelque chose sur la nature des antagonismes politiques de ce mandat : d'un côté, une droite qui veut une ville belle et animée ; de l'autre, une gauche qui veut une ville sobre et durable. Aucun des deux camps ne pense que l'autre a entièrement tort. Mais le dialogue est difficile.
Le sabotage des palmiers du 13 juin - une dizaine de personnes dont un ancien adjoint d'Anne Vignot tentent de les déplacer avant d'être interpellées par la police - est le symptôme de cette tension. Fagaut porte plainte pour « vol et dégradation en bande organisée ». C'est disproportionné en termes pénaux pour quelques palmiers déplacés de quelques dizaines de mètres. Mais c'est cohérent avec sa méthode : les règles s'appliquent à tous, sans exception, même quand l'intention est symbolique.
La fresque - cinq jours qui révèlent un homme
14-18 juin 2026
| Une Justice enceinte sur un mur du boulevard Diderot - et un maire qui change d'avis L'épisode de la fresque mérite qu'on s'y arrête longuement, parce qu'il est le révélateur le plus précis du caractère de Ludovic Fagaut. Le 14 juin au matin, l'artiste Nacle commence à peindre sur le mur d'une passerelle piétonne du boulevard Diderot une allégorie de la Justice enceinte, tenant un nourrisson dans les bras, en hommage à Lyhanna, la petite fille de 11 ans assassinée dans le Gers début juin. L'œuvre est illégale - absence d'autorisation, mur non destiné à cet usage.
Fagaut l'apprend le dimanche soir. Sa première réaction est ferme : effacement. Le lundi 15 juin à 11h30, un intermédiaire appelle l'artiste pour lui annoncer la suppression prochaine de son œuvre. Nacle, estomaqué, parle de sa « totale incompréhension ». Les habitants du quartier se rassemblent spontanément. Les réseaux sociaux s'enflamment.
C'est là que se joue la vraie scène. Entre midi et 14h le même lundi, Fagaut appelle Nacle lui-même. Pas par voie administrative. Pas par communiqué. Il prend son téléphone et il appelle. Il écoute. Il entend que des femmes se sont mises à pleurer devant le mur. Il apprend que le quartier a adopté la fresque en quelques heures. Il comprend que quelque chose dépasse le droit de l'urbanisme. Il propose une rencontre.
Le jeudi 18 juin, sur ses réseaux sociaux, il annonce la « régularisation » de l'œuvre. Il promet d'ouvrir de nouveaux espaces d'expression libre à Besançon. Il lance un projet pédagogique associant l'artiste, les écoles et les habitants. « Besançon a fait le choix de l'art, de ses talents et de la pédagogie », écrit-il. Ce n'est pas une capitulation. C'est une décision. Prise par un homme qui a su distinguer la règle du sens.
« La fresque réalisée par Nacle boulevard Diderot nous touche tous. Son message est fort, sa qualité artistique est évidente. En écho à la protection de l'enfance, elle dit quelque chose d'essentiel. »
- Ludovic Fagaut - 18 juin 2026
Ce que disent les Bisontins de lui
Regard croisé
| Des anciens électeurs de Vignot qui le trouvent « dans le vrai » - et une opposition qui ne lâche pas
Il y a quelque chose d'inhabituel dans les retours que suscite Ludovic Fagaut parmi les Bisontins qui n'ont pas voté pour lui. Non pas de l'enthousiasme - ce serait trop simple. Mais une forme de reconnaissance de sa présence, de sa disponibilité, de sa lisibilité. « Il est là, au moins », dit une habitante du quartier Diderot qui avait voté Vignot. « On ne sait pas toujours ce qu'il fait, mais on sait qu'il fait quelque chose. »
Cette perception n'est pas anodine dans une ville habituée à un maire qui aimait les idées. Anne Vignot avait une vision - l'écologie, la démocratie participative, la sobriété. Elle manquait parfois de visibilité sur le terrain. Fagaut, lui, n'est pas dans les idées. Il est dans les actes. Il visite les ateliers. Il signe les arrêtés lui-même devant les caméras. Il court avec les blessés. Il appelle les artistes. Son discours d'investiture du 27 mars l'avait dit clairement : renforcement des conseils de quartier, réunions publiques régulières, présence accrue des élus sur le terrain, création de référents de quartier. Ce sont des outils de proximité, pas d'idéologie.
L'opposition, elle, ne lâche pas. Les écologistes dénoncent la « bétonnisation » des terres agricoles dans le Grand Besançon. Les socialistes qualifient l'arrêté anti-mendicité de « mesure d'affichage ». Les communistes parlent de « retour en arrière ». Un docteur en droit remet en question la légalité de l'arrêté. Le Figaro Bisontin surveille chaque conseil municipal. L'opposition est nombreuse, organisée, et elle a raison de l'être : c'est son rôle.
Le style
| Un maire qui préfère les chantiers de chaussée aux conférences de presse - et qui le revendique Ce qui frappe ceux qui suivent Fagaut au quotidien, c'est l'absence de distance. Il n'y a pas de bulle autour de lui. Pas de conseiller en communication qui filtre les journalistes. Pas de question interdite. Il répond directement, souvent sans détour, parfois en disant des choses que ses équipes auraient préféré formuler autrement. Son épouse Javotte Fagaut-Gresset, influenceuse bisontine aux 9 000 abonnés, représente le côté chaleureux du couple. Lui reste le capitaine - concentré, carré, et profondément peu amateur du spectacle politique pour lui-même.
Sa manière de gérer la conférence de presse mensuelle du 15 juin dit tout : il annonce avoir « toiletté » le règlement intérieur du conseil municipal pour mieux encadrer les débats, soumis au vote une proposition de stationnement gratuit dans les Chaprais, et préparé un budget amendé de 2 millions supplémentaires pour le conseil du 18 juin. Ce sont des sujets techniques, précis, concrets. Pas de grande déclaration politique. Pas d'attaque de l'opposition. Du travail mis en mots.
Lecture de fond
| Fagaut à Besançon est un phénomène qui dépasse Besançon
La victoire de Fagaut en mars 2026 à Besançon n'est pas qu'un résultat local. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large que la France observe depuis quelques années : le retour en force de maires de droite dans des villes historiquement ancrées à gauche - Perpignan, Roubaix, et maintenant Besançon. Ce phénomène n'est pas réductible à un vote de colère contre l'écologie ou à une nostalgie de l'ordre. Il traduit quelque chose de plus précis : la fatigue d'une gouvernance perçue comme trop idéologique et pas assez opérationnelle.
Fagaut n'a pas gagné parce qu'il est de droite. Il a gagné parce qu'il a incarné pendant six ans la promesse d'un changement de méthode. Ses thèmes - sécurité, attractivité économique, propreté, fleurissement - ne sont pas révolutionnaires. Mais sa manière de les porter - terrain, présence, résultats concrets - a répondu à une attente que la gauche écologiste n'avait pas su satisfaire.
Le paradoxe de son mandat, pour l'instant, est le suivant : il est à la fois l'homme des règles - il signe les arrêtés, il porte plainte, il cadre les débats - et l'homme qui sait quand les règles doivent s'effacer devant l'essentiel. La fresque de Nacle était illégale. Il l'a sauvée. L'arrêté anti-mendicité est contesté juridiquement. Il le maintient. Il n'applique pas les règles mécaniquement. Il les applique avec discernement. C'est la marque d'un directeur de collège autant que d'un homme politique.
Ce discernement est peut-être sa qualité la plus précieuse - et son défi le plus difficile. Besançon est une ville complexe, universitaire, syndicale, avec une tradition de débat public fort et une opposition qui connaît ses dossiers. Les cent premiers jours ont été ceux de la vitesse. Les cent prochains seront ceux de la profondeur.
Analyse | Ludovic Fagaut dirige Besançon comme il a joué au futsal - avec l'idée que les matchs se gagnent avant le coup d'envoi, que la préparation vaut mieux que l'improvisation, et que le capitaine doit être le premier sur le terrain. En cent jours, il a visité les ateliers, couru avec les blessés, signé les arrêtés, planté les palmiers, sauvé la fresque et préparé le budget. Il a commis des erreurs de communication. Il a eu des moments de grâce. Et il a montré, à ceux qui en doutaient, qu'un maire de droite pouvait gouverner une ville de gauche sans en renier l'âme - à condition de travailler deux fois plus que les autres pour le prouver.



