La France face aux violences sexuelles – le temps de la rupture
De Mazan à Lyon - de Depardieu à Bruel - du cinéma français au football - la France de 2026 n’est plus le pays qui regarde ailleurs. Ce dossier rassemble - pour la première fois - l’ensemble des affaires majeures de violences sexuelles qui ont ébranlé le pays entre 2024 et juin 2026. Avec les chiffres. Avec les faits. Avec les questions.
Dossier établi par la Rédaction L’Appel - 13 juin 2026
Présomption d’innocence - Toutes les personnes mises en examen ou visées par des plaintes dans ce dossier bénéficient de la présomption d’innocence. Une mise en examen ne vaut pas condamnation. Seul un jugement définitif et non susceptible d’appel établit une responsabilité pénale.
La réalité en chiffres - ce que les rapports officiels disent
Avant les noms - les faits. La MIPROF - Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences - publie chaque année un bilan de référence. Celui de novembre 2025 - couvrant les données 2024 - dresse un portrait saisissant d’une réalité structurelle.
1 femme toutes les 2 minutes
est victime de viol ou tentative de viol en France en 2024
MIPROF - Observatoire national des violences faites aux femmes - novembre 2025
277 000 femmes majeures
ont déclaré avoir été victimes de viols ou agressions sexuelles en 2023
MIPROF - novembre 2025 - enquête de victimation
des victimes de violences sexuelles déclarent avoir porté plainte MIPROF - novembre 2025 - toutes catégories de violences sexuelles
50 400 victimes de viol
enregistrées par les forces de l’ordre en 2025 - soit +9 % en un an SSMSI - statistiques délinquance 2025 - Actu-Juridique - février 2026 Ces chiffres posent une question fondamentale. Si 277 000 femmes déclarent avoir été victimes de viols ou agressions sexuelles et que 50 400 cas seulement sont enregistrés par les forces de l’ordre - ce qui représente environ 18 % des victimes - et que 7 % seulement portent plainte - alors l’immense majorité de ces crimes demeure invisible à la justice. Ce n’est pas un problème statistique. C’est un problème de société.
La part des viols dans l’ensemble des violences sexuelles enregistrées a augmenté de 29 % en 2017 à 38 % en 2025 - selon le bilan SSMSI de 2026. Et le délai moyen entre les faits et le dépôt de plainte est passé de deux mois en 2016 à six mois en 2025. Les victimes mettent plus de temps à parler. Mais elles parlent davantage.
Chapitre I - Les condamnations historiques
Mazan - le procès qui a tout fait basculer
Le 19 décembre 2024 - la cour criminelle du Vaucluse rend son verdict à Avignon. Dominique Pelicot - 71 ans - est reconnu coupable de viols aggravés pour avoir drogué son épouse Gisèle pendant près de dix ans et invité des dizaines d’inconnus à la violer à leur domicile de Mazan (Vaucluse).
Il est condamné à vingt ans de réclusion criminelle - la peine maximale - selon franceinfo.
Ses cinquante coaccusés - âgés de 27 à 74 ans - tous reconnus coupables - écopent de peines allant de trois à quinze ans. Le total : 428 ans de prison pour cinquante et un hommes. Le parquet avait demandé 652 ans. Les enfants du couple Pelicot - David - Caroline et Florian - se disent « déçus » de peines qu’ils jugent trop clémentes.
Gisèle Pelicot a refusé le huis clos dès l’ouverture du procès le 2 septembre 2024. Ce choix - exceptionnel dans l’histoire judiciaire française - a transformé ce procès en événement de conscience collective nationale. La soumission chimique - terme méconnu avant 2024 - est entré dans le vocabulaire commun. La députée Sandrine Josso - elle-même victime - a mené une mission parlementaire dédiée à ce phénomène.
En 2026 - l’affaire continue de produire des effets judiciaires. Husammettin D. - le seul coaccusé à avoir fait appel - est condamné à dix ans - soit un an de plus qu’en première instance. Caroline Darian - la fille des Pelicot - dépose plainte pour viol contre son propre père pour des faits dont elle dit avoir été victime sans le savoir. Et le livre de Gisèle Pelicot - « Et la joie de vivre » - coécrit avec Judith Perrignon - est publié en février 2026.
« La honte doit changer de camp. »
- Gisèle Pelicot - tribunal correctionnel d’Avignon - septembre 2024
Depardieu - la première condamnation et le procès qui vient
Mai 2025 - premier jour du Festival de Cannes. Un tribunal parisien condamne Gérard Depardieu - 76 ans - à dix-huit mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur deux femmes lors du tournage des Volets Verts en 2021 : une décoratrice de 54 ans et une assistante réalisatrice de 34 ans. Il est inscrit au fichier des délinquants sexuels. Il nie les faits et fait appel.
Mais ce jugement n’est que le premier acte. En septembre 2025 - le juge d’instruction rend son ordonnance de mise en accusation dans l’affaire Charlotte Arnould - l’actrice qui accuse Depardieu de l’avoir violée à deux reprises en août 2018 à son domicile parisien. Depardieu est mis en examen depuis décembre 2020 dans cette affaire. Un procès devant la cour criminelle départementale doit avoir lieu - l’avocat de l’acteur ayant annoncé faire appel de l’ordonnance. En avril 2026 - il se désiste de ses poursuites contre France Télévision.
L’affaire Depardieu est emblématique de ce que la France a longtemps fait : protéger un monstre sacré. Plus de vingt femmes ont formulé des accusations à son encontre. La plupart des plaintes ont été classées - pour prescription ou insuffisance de preuves. Une seule a abouti à une condamnation pour l’instant. La seconde doit encore être jugée.
Chapitre - Le cinéma français et le #MeToo tardif
Judith Godrèche - le détonateur de 2024
Février 2024. L’actrice Judith Godrèche dépose plainte pour viols sur mineure contre le réalisateur Benoît Jacquot - qui l’a dirigée et avec qui il a entretenu une relation à partir de ses 14 ans. Elle accuse également Jacques Doillon d’agression sexuelle. Les faits qu’elle dénonce étant prescrits - sa plainte ne peut aboutir à un procès. Mais elle déclenche une vague.
Le 3 juillet 2024 - Benoît Jacquot - 77 ans - est mis en examen pour viol conjugal sur l’actrice Julia Roy en 2013 et pour viol sur mineure sur l’actrice Isild Le Besco entre novembre 1998 et novembre 2000. Il est également mis en examen pour agression sexuelle par conjoint et violences volontaires sur Julia Roy. Il est placé sous contrôle judiciaire et n’a plus le droit d’exercer - selon l’AFP confirmé par franceinfo et France 24.
Le même jour - Jacques Doillon - 80 ans - est relâché sans poursuites immédiates - sa garde à vue levée pour raisons médicales - le parquet devant encore « définir les modalités des suites à donner » - selon le communiqué du parquet de Paris. Lui aussi conteste les accusations.
« Je me sens entendue à travers cette décision. »
- Judith Godrèche - réaction sur Instagram après la mise en examen de Benoît Jacquot - juillet 2024
Patrick Bruel - la mise en examen qui s’élargit
Le 18 mars 2026 - Mediapart publie une enquête dans laquelle huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexuelles entre 1992 et 2019. Parmi elles : Daniela Elstner - directrice générale d’Unifrance - qui dépose plainte pour tentative de viol et agression sexuelle. Puis Flavie Flament - qui sort de l’anonymat le 15 mai et dépose plainte pour viols commis en 1991 alors qu’elle était encore mineure.
En mai 2026 - au moins quinze plaintes ont été enregistrées - dont sept pour viols - selon Wikipedia. Le 10 juin 2026 - après 48 heures de garde à vue - Patrick Bruel est mis en examen pour viol - tentative de viol - agression sexuelle et harcèlement sexuel dans quatre affaires. Placé sous contrôle judiciaire - il échappe à la détention provisoire requise par le parquet. Il conteste l’ensemble des faits.
Le 12 juin - deux nouvelles plaintes s’ajoutent au dossier : une pour tentative de viol alléguée en octobre 2007 à La Réunion - déposée par Amandine - psychothérapeute de 45 ans - et une pour viol allégué en mai 2012. L’avocate des deux nouvelles plaignantes prévient : « Nous ne sommes qu’aux prémices. Les témoignages affluent. »
Chapitre - Les crimes contre les enfants
Lyhanna - le meurtre qui a réveilé la France
Lyhanna Rameau Bernard avait 11 ans. Elle a disparu le 29 mai 2026 à Fleurance - dans le Gers - devant son collège Hubert-Reeves. Son corps a été retrouvé le 4 juin dans le silo d’une ancienne coopérative agricole à Puycasquier - un ancien lieu de travail du suspect.
Jérôme Barella - 41 ans - mis en examen pour enlèvement et séquestration - était déjà cité dans plusieurs procédures pour violences sexuelles sur mineures avant la disparition de Lyhanna. Une plainte pour viol sur une fillette de 10 ans avait été déposée en août 2025 en Haute-Garonne. Il est aujourd’hui cité dans neuf procédures au total - dont cinq pour viol sur mineurs - selon ICI Occitanie.
Le meurtre allégué de Lyhanna a provoqué une colère nationale - mais une colère différente des autres affaires. Pas orientée contre un puissant ou une célébrité. Orientée contre un système. Un système où les signalements sont classés - les plaintes sans suite - et les récidivistes en liberté. Macron a reconnu un « dysfonctionnement de la justice ». Le garde des Sceaux a ordonné le réexamen de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs.
Parmi les chiffres que le rapport MIPROF 2025 met en lumière : 54 % des victimes de violences sexuelles enregistrées sont mineures - dont 83 % de filles. C’est donc la majorité des victimes. Et c’est la catégorie la moins bien protégée par le système.
Chapitre - Politique - sport - pouvoir
Lyon - quand la soumission chimique entre en politique
Le 10 juin 2026 - trois jours après le meurtre allégué de Lyhanna - la presse révèle qu’une jeune militante a déposé plainte pour viol par soumission chimique contre Romain Abreu - directeur de la communication de la campagne de Jean-Michel Aulas aux municipales de Lyon. Les faits allégués remontent à janvier 2026 - lors d’une soirée de vœux - dans une chambre d’hôtel. Elle dit avoir informé Jean-Michel Aulas dès février - cinq semaines avant le premier tour des élections municipales.
La présidente de la Métropole - Véronique Sarselli - réclame le retrait des trois élus. Aulas refuse d’abord. Le groupe Coeur Lyonnais explose : des élus Horizons démissionnent. Le 13 juin 2026 - Sarselli retire temporairement les délégations d’Aulas - de Laure Cédat et d’Emmanuel Imberton - justifiant sa décision par une « rupture de confiance » liée au fait de ne pas avoir été informée pendant la campagne. Romain Abreu conteste toute accusation.
« Une rupture de confiance. »
- Véronique Sarselli - présidente de la Métropole de Lyon - justifiant le retrait des délégations - 13 juin 2026
Chapitre - L’Église - la blessure ouverte
Les crimes histôriques - toujours sans résolution
En octobre 2021 - la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église - présidée par Jean-Marc Sauvé - a publié un rapport qui a stupéfié la France. Son estimation : entre 2 900 et 3 200 prêtres et religieux auraient commis des agressions sexuelles en France depuis les années 1950. Le nombre de victimes était estimé à 300 000 personnes - en comptant les victimes des laïcs liés à l’Église.
En 2025 et 2026 - de nouveaux dossiers continuent d’émerger. Plusieurs affäires régionales liées à des événements périscolaires catholiques ont abouti à des procès. L’affaire du périscolaire parisien - dans laquelle un intervenant était accusé d’agressions sur enfants dans un cadre catholique - a été jugée en 2025. Elle illustre la lenteur avec laquelle les institutions religieuses traitent - ou ne traitent pas - les signalements en interne.
Chapitre - Pourquoi maintenant - les raisons d’une accélération
Quatre ruptures qui ont tout changé
Ce n’est pas une coïncidence. Ce n’est pas un emballement médiatique. La concentration d’affaires entre 2024 et 2026 obéit à quatre dynamiques structurelles identifiables.
Première rupture : la parole de Gisèle Pelicot. En refusant le huis clos - en nommant ce qui lui avait été fait - elle a donné aux autres victimes un vocabulaire et un modèle. La journaliste Marine Turchi de Mediapart - à l’origine des révélations sur Bruel - l’a dit à franceinfo : « Je n’ai jamais reçu autant de témoignages. »
Deuxième rupture : la soumission chimique rendue visible. Avant Mazan - peu de victimes connaissaient ce terme. Elles décrivaient un « trou noir » - un « vide » - une incertitude. Aujourd’hui - nommer ce qui s’est passé est la première étape vers la plainte.
Troisième rupture : l’effet Judith Godrèche dans le cinéma. En accusant publiquement Benoît Jacquot en février 2024 - et en se montrant lors de la cérémonie des César - elle a fait vaciller l’un des bastions les plus protégés de la culture française. D’autres actrices ont suivi.
Quatrième rupture : les premiers verdicts dissuasifs. Pelicot condamné à vingt ans. Depardieu condamné et inscrit au fichier des délinquants sexuels. Jacquot mis en examen et interdit d’exercer. Bruel mis en examen. Quand les victimes voient que parler produit des effets judiciaires - elles parlent davantage.