Dans les champs de Franche-Comté, une réponse silencieuse à la crise
Pendant que l’État surveille les conteneurs - six fermes de Franche-Comté travaillent en silence sur une autre question. Pas celle de ce que nous importons. Celle de ce que nous saurons encore faire pousser - quand les chaines d’approvisionnement ne seront plus là.
Par la Rédaction L’Appel - Besançon
Sébastien Desgeorges se lève à cinq heures du matin. Il arrose - il observe - il note. Depuis deux ans - dans ses jardins de Vauvenise - il fait quelque chose que peu de gens comprennent au premier abord : il essaie de créer des légumes qui n’existent pas encore. Des variétés dessinées spécifiquement pour le climat de Franche-Comté. Pas pour demain. Pour 2027. Parce que quelqu’un - quelque part - a commencé à se poser une question que les marchés financiers ne posent pas encore : que se passe-t-il quand les semences elles-mêmes deviennent un problème d’approvisionnement ?
Ce que l’État a vu - et comment il a répondu
Le 5 juin 2026 - la préfecture de région Bourgogne-Franche-Comté a ouvert une adresse électronique que peu de Français connaissent : crise-moyen-orient@bfc.gouv.fr. Un canal de signalement destiné aux entreprises - fédérations - et filières professionnelles pour remonter les difficultés liées aux tensions internationales.
Ce n’est pas une mesure d’urgence. C’est une mesure de veille. La différence est importante. Une mesure d’urgence répond à une crise déjà visible. Une mesure de veille dit autre chose : nous ne savons pas encore ce qui arrive - mais nous préférons le savoir avant que cela devienne incontrôlable.
Les signalements attendus concernent les ruptures d’approvisionnement - les perturbations logistiques - la hausse des coûts de l’énergie - et les tensions sur les activités industrielles et commerciales. En d’autres termes : tout ce qui peut indiquer que la guerre - quelque part entre le détroit d’Ormuz et le port du Havre - a commencé à se glisser dans une facture bisontine.
« À travers ce dispositif - l’État réaffirme sa mobilisation et son soutien aux acteurs économiques du territoire. »
- Préfecture de la région Bourgogne-Franche-Comté - communiqué officiel - 5 juin 2026
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La Semencerie - ou la réponse d’en bas
Quelques jours après l’annonce de la préfecture - une autre initiative émerge - sans communiqué officiel - sans conférence de presse. Six fermes maraiìhères de Franche-Comté - réunies sous le nom de La Semencerie - rendent public leur projet PEPs : Populations évolutives et pré-sélectionnées.
L’objectif est précis et ambitieux : créer - d’ici 2027 - des variétés locales de légumes adaptées au climat de Franche-Comté - capables de se reproduire sans dépendre de semences industrielles importées. Le collectif travaille aux côtés de la Région Bourgogne-Franche-Comté - du réseau Bio et des magasins Biocoop.
Ce projet n’est pas une réaction aux tensions au Moyen-Orient. Il les précède. Il est né d’une conviction plus ancienne : que l’autonomie alimentaire ne se décide pas en temps de crise. Elle se construit en temps calme - dans des jardins où personne ne regarde - entre des maraiéchers qui prennent toutes leurs décisions par consentement - et se réunissent avec des facilitateurs pour apprendre à travailler ensemble.
« L’objectif - c’est d’atteindre l’autonomie alimentaire par la création variétale de légumes d’ici 2027. Pas dépendre de semences qui viennent de l’autre bout du monde - et qui pourraient ne plus arriver demain. »
- Sébastien Desgeorges - mara00eEcher - Jardins de Vauvenise - membre de La Semencerie
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Deux logiques - une même question
Ces deux initiatives - l’une étatique - l’autre paysanne - ne se parlent pas directement. Elles ne répondent pas au même horizon temporel. Mais elles posent - chacune à sa manière - la même question fondamentale : jusqu’où peut aller notre dépendance aux chaines mondiales avant qu’elle devienne une vulnérabilité structurelle ?
L’État surveille les flux. Les agriculteurs repensent les sources. L’un mesure ce qui entre et ce qui manque. L’autre travaille à ne plus avoir besoin que ça entre du tout.
Ce n’est pas une contradiction. C’est une complémentarité que personne n’a encore formalisée - mais que les deux approches dessinent en creux.
LES DEUX INITIATIVES EN CHIFFRES - FRANCHE-COMTE - JUIN 2026
▸ 5 juin 2026 : ouverture de crise-moyen-orient@bfc.gouv.fr par la préfecture BFC ▸ Signalements attendus : approvisionnement - logistique - énergie - risques industriels ▸ La Semencerie : collectif de 6 fermes maraiìhères biologiques de Franche-Comté ▸ Projet PEPs : création de variétés locales de légumes adaptées au climat régional ▸ Objectif : autonomie semencière régionale atteinte d’ici 2027 ▸ Partenaires : Région BFC - réseau Bio - magasins Biocoop ▸ Gouvernance : décisions par consentement - égalité entre membres du GIE
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La graine comme question politique
Il y a quelque chose de presque paradoxal dans ce tableau. D’un côté - une préfecture qui ouvre une boîte aux lettres pour recenser les dommages d’une guerre à des milliers de kilomètres. De l’autre - des paysans qui passent leurs matinées à observer des plants de tomates pour comprendre lesquels surviront aux prochains étés franc-comtois.
L’un agit dans l’urgence du présent. L’autre construit dans la durée. Mais les deux reconnaissent - implicitement - que quelque chose a changé dans notre rapport à la dépendance.
La graine - cet objet minuscule - est devenue un sujet de souveraineté. Comme le pétrole dans les années 70. Comme les semi-conducteurs dans les années 2020. Dans les champs de Franche-Comté - des agriculteurs ont décidé de ne pas attendre que la question devienne urgente pour commencer à y répondre.
« Cette collaboration a pour vocation de rétablir l’autonomie alimentaire régionale et nationale. Pas dans dix ans. D’ici 2027. »
- La Semencerie - collectif de fermes biologiques - Bourgogne-Franche-Comté
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Ce que Besançon regarde sans encore le nommer
Dans notre précédent reportage sur les conséquences économiques du conflit au Moyen-Orient - nous décrivions une guerre qui « voyage dans les conteneurs ». Une guerre qui se glisse dans les factures - dans les carnets de commandes - dans les silences des chefs d’entreprise.
Ce que ces deux nouvelles initiatives révèlent - c’est quelque chose de plus profond. Ce n’est plus seulement la guerre qui voyage. C’est la réponse à la guerre qui commence à s’organiser. Discrètement. Localement. Dans les couloirs d’une préfecture - et dans les serres d’un maraîcher du Doubs.
La Franche-Comté ne se prépare pas à une catastrophe. Elle se prépare à une éventualité. Et dans ce pays où l’on a toujours attendu la crise pour agir - cette précaution discrète est peut-être - en elle-même - la nouvelle la plus importante de la semaine.
Sébastien Desgeorges et ses associés de La Semencerie ne savent pas ce que les marchands de pétrole décideront demain. Ils ne savent pas si le détroit d’Ormuz restera ouvert la semaine prochaine. Mais ils savent que leurs graines - elles - ne dépendent d’aucun conteneur. Et que c’est précisément pour ça qu’ils les font pousser.



