La légende française immortalisée par la mémoire des peuples La connaissez-vous ?
Il s’appelle Hassan Hanafi. Il vit à Shubra, au Câire. Et il refuse de vendre sa Peugeot 504. Ce refus - simple, tranquille, irrévocable - raconte à lui seul une histoire qui dépasse de loin celle d’un homme et d’une voiture.
L’Appel | Khalid AL SHIBANI
Il y a des fidélités que l’argent ne peut pas acheter. Pas par sentimentalisme - mais parce qu’elles reposent sur quelque chose de plus solide que l’affection : la preuve. La preuve qu’une machine a tenu sa promesse, année après année, kilomètre après kilomètre, jusqu’à ce que la distinction entre l’objet et la vie de son propriétaire devienne impossible à tracé.
Shubra, Le Caire - un homme et sa fidélité
Le garage est petit. Quelques mètres carrés au bout d’une ruelle de Shubra, ce quartier du Câire populaire où la poussière du désert se mêle aux odeurs d’essence et de pain chaud. Des outils accrochés au mur avec la précision de quelqu’un qui sait exactement où trouver chaque chose dans l’obscurité. Et au centre, occupée comme une reine, une Peugeot 504 break de couleur beige, milliésime 1982. Le capot entrouvert. Le soleil égyptien qui tape sur la carrosserie depuis quarante-quatre ans.
Hassan Hanafi a soixante-huit ans. Il pose la main sur le capot - le geste naturel, presque inconscient, de celui qui touche un être vivant. « J’ai refait le moteur plusieurs fois », dit-il. « Mais la carrosserie est d’origine. Voilà ce que c’est, Peugeot. Elle vous donne un moteur à changer. Mais le corps - le corps, il tient. »
Il a acquis cette voiture en 1985, quand elle terminait déjà une première vie de taxi collectif. Aujourd’hui le compteur affiche 850 000 kilomètres. Des collectionneurs égyptiens sont venus frapper à sa porte. Des amateurs étrangers aussi. Il a refusé chaque fois, avec la même simplicité : « Pourquoi la vendre ? Cette voiture a traversé les révolutions avec moi. Elle a fait partie de ma vie. Elle fait partie de mon Égypte. »
Ce n’est pas la nostalgie qui parle. C’est autre chose - quelque chose de plus difficile à nommer. La certitude, accumulée sur quatre décennies, qu’un objet peut avoir une âme. Ou du moins, qu’il peut devenir le réceptacle de la vôtre.
Héliopolis, 16 mai 2026 - quand la mémoire défile
Hanafi n’était pas là ce jour-là. Mais ses yeux étaient rivets sur son téléphone. Les vidéos circulaient sur les réseaux depuis le matin, et il les regardait en boucle - ces images d’une autre 504 break des années 1970, restaurée avec soin, défilant parmi les Mercedes à ailettes et les américaines chromées dans les rues de Korba et de Baghdad Street.
Le Heliopolis Heritage Classic Cars Carnival, deuxième édition, avait réuni ce 16 mai 2026 plus de trente-cinq voitures classiques rares sur la place historique de Ghurnata, dans le cadre des festivités des 121 ans d’Héliopolis. Le Club Automobile et Touring d’Égypte - membre de la Fédération Internationale des Véhicules Anciens - avait transformé le quartier en musée à ciel ouvert. Et dans ce cortège de machines d’une autre époque, la 504 était là. Discrète. Présente. Comme toujours.
« Les voir défiler dans ces rues m’a fait quelque chose d’inexplicable », dit Hanafi. Il cherche ses mots, puis abandonne. Certaines émotions résistent à la traduction.
« Ces voitures ne sont pas mortes. Elles racontent notre histoire commune avec la France - une alliance technique et humaine qui a résisté au temps. »
- Hassan Hanafi - Shubra, Le Caire, mai 2026
Quand « le Peugeot » devint un nom commun
Ce que vit Hassan Hanafi avec sa 504 au Câire, des dizaines de milliers d’hommes l’ont vécu différemment - mais avec la même intensité - au Yémen, au Maghreb, en Afrique subsaharienne. Dans ces pays, la 504 n’était pas seulement une voiture de famille ou un objet de collection. Elle était le transport.
Dans les villages des hauts plateaux yéménites, dans les bourgs de la Tîhama côtière, sur les pistes du Hadramawt, quand quelqu’un disait « je prends le Peugeot », il ne désignait pas une marque. Il désignait la seule réalité du transport interurbain sur les axes secondaires - ces deux cent cinquante kilomètres de virages abrupts entre Sanaa et Taez que la 504 avalait avec cette régularité de cheval de labour qui en a vu d’autres. Le mot « Peugeot » était devenu un nom commun. Comme « bus ». Comme « train ». Une institution.
Et autour de cette institution, un écosystème informel s’était constitué : des mécaniciens autodidactes qui connaissaient le moteur Indenor mieux que certains manuels, des pièces recyclées depuis des carcasses immobilisées, des astuces transmises de main en main. La 504 ne mourrait pas de ses pannes. Elle en ressortait plus enracinée, plus locale, plus à elle. Plus africaine, aussi.
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Sochaux, 1968 - ce que les ateliers du Doubs avaient compris
Pour comprendre pourquoi une voiture française est devenue un mot commun au Yémen, il faut remonter jusqu’à septembre 1968. Le monde sort à peine des convulsions de mai. Les usines Peugeot, elles, viennent de traverser plus d’un mois de grève. Et c’est dans ce contexte qu’une berline sobre, presque classique, prend sa place sur le stand du Salon de Paris. Droite. Sérèine. Comme si rien ne s’était passé.
Le dessin vient de Pininfarina - le carrossier turinois qui habille aussi les Ferrari à la même époque. Lignes tendues, phares trapezoïdaux, flancs sculptés sans exubérance. Rien de spectaculaire. Tout de juste. Dès 1969, la 504 est élue Voiture européenne de l’année - pour son design, mais surtout pour ce que ses ingénieurs lui ont mis sous le capot : quatre roues indépendantes, un moteur accessible, des tolérances larges. Une mécanique conçue pour être réparée par des mains, n’importe où, sans équipement spécialisé.
C’est là que résidait son génie. Pas dans la puissance ni dans le luxe - dans la tolérance. Tolérante aux mauvaises routes, aux chargements excessifs, aux carburants médiocres, aux réparations approximatives qui, paradoxalement, fonctionnaient. Peugeot avait fabriqué une voiture honnête. Et l’honnêteté, dans les pays où les routes sont des épreuves, vaut de l’or.
Le succès dépassa toutes les prévisions. Selon les données de Motorlegend et autosblog.fr, la 504 fut produite pendant trente-sept ans et assemblée à presque 3,7 millions d’exemplaires toutes versions confondues - berline, break, coupé Pininfarina, cabriolet, pick-up, version 4x4 signée Dangel. Elle fut assemblée sous licence au Nigeria, au Kenya jusqu’en 2002, en Égypte, en Argentine, en Iran. La production européenne s’était arrêtée en 1983. Celle d’Afrique continua vingt ans de plus. Sur les pistes du Paris-Dakar, elle remporta cinq victoires en Coupe des Nations dans les années 1970 et 1980 - non pas les victoires de la technologie, mais celles de l’endurance.
« La 504 n’était pas la plus rapide, ni la plus luxueuse. Elle était la plus honnête. »
- Motorlegend.com - Saga Peugeot 504
Le lion aujourd’hui - une présence qui ne s’est pas éteinte
La marque au lion n’est pas un souvenir. En 2024, selon les données publiées par Auto Infos en février 2025, Peugeot a enregistré 1 097 750 immatriculations dans le monde - dont 25,1 % hors d’Europe. Dans la région Moyen-Orient et Afrique, la marque a maintenu une présence significative malgré un contexte difficile pour l’ensemble du groupe Stellantis, dont les ventes mondiales ont reculé de 12 % en 2024 selon L’Argus. L’année précédente, en 2023, la région Moyen-Orient et Afrique avait représenté 135 065 ventes pour la marque, avec une hausse de 3,3 % de ses parts de marché selon L’Argus. En Égypte, au Maroc, en Algérie - les pays où la 504 avait posé ses fondations d’acier il y a un demi-siècle - Peugeot reste présente.
Ce n’est pas la même Peugeot, bien sûr. La 208, la 3008 restylée, les modèles électrifiant une gamme que Linda Jackson, directrice générale de la marque, qualifiait en 2024 d’« ambitieuse » n’ont plus rien à voir avec le moteur Indenor que Muhammad al-Rawdhi entretenait dans le froid des montagnes yéménites. Mais quelque chose persiste. Une réputation. Un capital de confiance déposé pendant des décennies dans des millions de garages informels, sur des milliers de pistes de latrite, dans des dizaines de pays où une voiture doit d’abord prouver sa valeur avant d’exiger la fidélité de ceux qui la conduisent.
PEUGEOT - QUELQUES REPÈRES
▸ 1968 : lancement de la 504 au Salon de Paris - Voiture européenne de l’année 1969 ▸ 3,7 millions d’exemplaires produits sur 37 ans - assemblée dans 9 pays sous licence ▸ Production africaine : Kenya jusqu’en 2002, Nigeria jusqu’en 2005 ▸ 5 victoires en Coupe des Nations WRC sur les rallyes africains ▸ 2023 : 135 065 ventes dans la région Moyen-Orient et Afrique (+3,3 % de parts de marché) ▸ 2024 : 1 097 750 immatriculations mondiales dont 25,1 % hors Europe ▸ Part de marché Egypt, Maroc, Algérie : présence continue depuis les années 1970
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Retour à Shubra
Ce soir-là, quand le soleil décline sur les minarets du Câire, Hassan Hanafi tourne la clé. Le moteur diesel émet ce grondement sourd et régulier des vieilles mécaniques françaises - pas moderne, pas vif, mais stable. Rassurant. Comme la respiration d’un homme en bonne santé qui a décidé de ne pas se presser.
La suspension avale les irrégularités du pavé avec la nonchalance des choses faites pour durer. L’habitacle sent le cuir ancien et la poussière du Nil. Ils roulent dans Shubra - l’homme et sa voiture - et la ruelle les regarde passer sans étonnement, comme on regarde quelqu’un que l’on connaît depuis toujours.
On fabriquait ainsi, à Sochaux, des voitures qui seraient plus tenaces que les routes, plus fiables que les promesses, plus durables que le temps. On fabriquait des lions. Et les lions - même quand ils vieillissent - ne demandent pas la permission pour continuer à rugir.



