mercredi 17 juin 2026, 14:29
⚡ DERNIÈRES
Europe

Rossella avait 12 ans – et un profil secret baptisé « Just a dead person »

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Voix Sans Voix

Rossella avait 12 ans – et un profil secret baptisé « Just a dead person »

Rossella avait 12 ans - et un profil secret baptisé « Just a dead pers0n »

SOCIÉTÉ & NUMÉRIQUE

Une mère italienne attaque Meta et TikTok devant la justice pour la mort de sa fille, emportée en quelques mois par un algorithme qui la nourrissait de contenus sombres. En Italie, c’est la première action collective de ce type. En Europe, c’est le signe que quelque chose bascule.

Il y a des prénoms qui, d’un seul mot, portent toute la pesanteur d’une époque. Rossella. Douze ans. Asti, Italie du Nord. Février 2024. Sa mère, Irene Roggero Ugues, se souvient d’une enfant « joyeuse et sociable ». Ce que les algorithmes ont fait de cette enfant en six mois, elle le raconte aujourd’hui dans un café d’Asti à un journaliste de Reuters. Et elle le raconte pour que d’autres parents aient le temps, eux, de savoir.

Asti, une chambre, un écran - et le silence des parents

Irene et son mari sont tous les deux informaticiens. Des gens qui connaissent la technologie. Des gens qui avaient installé des contrôles parentaux sur les appareils de leur fille. Des gens qui, un matin de février 2024, ont découvert qu’ils ne savaient rien.

C’est après la mort de Rossella qu’ils ont déverrouillé ses appareils. Ce qu’ils ont trouvé a commencé à raconter l’histoire d’une autre enfant que celle qu’ils croyaient connaître. Rossella avait un profil Instagram secret - son nom : « Just a dead pers0n », avec un zéro à la place du « o ». Un pseudonyme codé comme on code quand on sait que les adultes ne doivent pas voir. Elle utilisait TikTok en cachette, avait contourna les blocages parentaux mis en place pour la protéger. Et depuis septembre 2023, elle cherchait des contenus de plus en plus sombres - dépression, automutilation, images gothiques, dessins d’enfants « brisés ».
L’algorithme lui donnait ce qu’elle cherchait. Et plus il lui en donnait, plus elle en cherchait. Selon Irene Roggero, sa fille avait également participé au « Jeu des insécurités » - un mécanisme en ligne où les participants pointent et échangent des images de leurs propres défauts physiques. Dans les semaines qui ont précédé sa mort, la dernière chose que la famille a apprise, c’est que Rossella avait cherché le mot « suicide » - écrit avec des lettres manquantes ou remplacées par des symboles pour échapper aux filtres. L’algorithme l’avait trouvée quand même.
« En six mois, c’est devenu comme une maladie foudroyante. Et nous étions sans armes. »

- Irene Roggero Ugues - entretien avec Reuters, Asti, 28 mai 2026

« À un moment, ça a semblé prendre vie par lui-même », dit Irene à Reuters, choisissant ses mots avec une lenteur qui dit l’effort de mettre des phrases sur l’indicible. « Cela grandissait jusqu’à submerger la partie joyeuse et sociable d’elle - la partie plus lumineuse. » Cinq mois après les premières recherches dépressives, Rossella n’était plus là.

La première action collective en Italie contre les algorithmes

Ce que fait Irene Roggero Ugues n’est pas seulement un acte de deuil. C’est un acte juridique précis, documenté, porté devant le Tribunal des Entreprises de Milan. Elle fait partie d’une dizaine de familles italiennes - soutenues par le Moige (Mouvement italien des parents) et le cabinet d’avocats Ambrosio & Commodo de Turin - qui ont attaqué conjointement Meta (Instagram et Facebook) et TikTok. La première audience s’est tenue le 14 mai 2026, procédure n° 29994/2025.

C’est la première action collective en Italie à remettre directement en cause des plateformes de réseaux sociaux et leurs algorithmes. Les familles demandent deux choses : l’injonction de suspendre tous les comptes d’utilisateurs mineurs jusqu’à ce que les plateformes adoptent de vrais systèmes de vérification de l’âge ; et une sensibilisation plus large aux risques que les parents, comme eux, n’ont pas pu voir venir.

Les avocats ne se font pas d’illusion sur le rapport de forces. « Nous sommes David contre Goliath », reconnaissent-ils dans la presse italienne. « Ce sont des géants avec des lobbyistes à Bruxelles, et ils soutiennent qu’ils sont protégés par l’immunité juridictionnelle italienne. » La procédure se déroule à Milan, où les filiales italiennes des deux groupes ont leur siège légal.
« Sans l’algorithme, la progression de sa détresse - ou de sa psychose, ou de ce que je ne parviens toujours pas à nommer - aurait peut-être suivi un cours plus naturel. »

La réponse de Meta et TikTok - et ses limites

Meta et TikTok nient les accusations formulées dans la plainte. Meta, interrogé spécifiquement par Reuters sur le rôle qu’Instagram aurait pu jouer dans le cas de Rossella, a décliné tout commentaire direct pendant la procédure - mais a indiqué que « la santé mentale des jeunes est faconée par un large éventail de facteurs », et que « l’impact des plateformes de réseaux sociaux dépend de la manière dont elles sont utilisées, des mesures de protection en place et du niveau d’implication parentale ».
Les deux sociétés affirment retirer les contenus nuisibles, limiter l’exposition des mineurs aux matériaux à risque, et aider les familles à gérer les comptes de leurs enfants. Valentina Muraglie, membre du conseil d’administration de l’association italienne des grandes familles, citée par Reuters, résume la contradiction fondamentale : « Surveiller l’utilisation des réseaux sociaux est un travail à plein temps. Il faudrait que les parents y consacrent tout leur temps, et c’est tout simplement irréaliste. »
Irene Roggero elle-même récuse le procès en responsabilité parentale. Elle et son mari étaient présents, vigilants, tech-savvy. Ils avaient installé des parental controls. Rossella les avait contournas. « Nous avons découvert tout cela quand elle était déjà en soins intensifs », dit-elle dans une interview accordée à La Stampa en mai 2026. « À certains moments, il nous est arrivé de lui interdire le téléphone. Mais elle trouvait toujours un moyen. »

L’AFFAIRE EN FAITS

▸ Rossella Ugues - 12 ans, Asti (Italie) - mortée en février 2024

▸ Profil Instagram secret : « Just a dead pers0n » (zéro à la place du « o »)

▸ Sept. 2023 : début des recherches de contenus dépressifs - cinq mois avant la mort

L'APPELL'APPEL▸ Participation au « Jeu des insécurités » - mécanisme en ligne d’auto-dépréciation14 ▸ mai : première audience, Tribunal des Entreprises de Milan (proc. /)▸ Demande : suspension de tous les comptes mineurs + vraie vérification de l’âge10 ▸ Action collective : environ familles + Moige + cabinet Ambrosio & Commodo (Turin)▸ Première action collective en Italie à contester directement les algorithmes des plateformes17 juin 2026 · lappelfrance.fr

Un mouvement qui dépasse les frontières italiennes

L’affaire Rossella Ugues ne s’inscrit pas dans le vide. Elle arrive dans un contexte européen où la pression législative sur les réseaux sociaux s’intensifie. Cette semaine même, le Royaume-Uni a annoncé son intention d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans - une mesure coercitive sans précédent en Europe. La Cour de justice de l’Union européenne a rendu en juin 2026 une décision autorisant la France à exiger des systèmes de vérification de l’âge sur les sites à contenu adulte - une jurisprudence que des avocats spécialisés dans les droits numériques voient comme le premier maillon d’une chaîne plus large.

Aux États-Unis, la Cour suprême a refusé en 2026 d’entendre l’appel de Meta concernant le Vermont - autorisant la poursuite d’un procès accusant Instagram de créer une addiction chez les adolescents. La pression judiciaire s’accélère, par-delà les frontières et les systèmes juridiques. Le modèle économique des plateformes - qui repose sur l’engagement maximisé, sur la rétention de l’attention à n’importe quel prix, sur la capacité de l’algorithme à identifier ce qui « accrocherait » l’utilisateur - est progressivement soumis à une réalité qu’il refusait jusqu’ici de reconnaître : que pour certains jeunes, ce même mécanisme peut devenir mortel.
Irene Roggero Ugues dit qu’elle a rejoint le procès pour une raison simple. « Nous avons sous-estimé certains risques et nous ne savions pas qu’ils existaient. Mais d’autres peuvent encore agir. Il n’y a aucun intérêt à garder cela pour moi. Et je ne pense pas que Rossella y verrait un inconvénient. »

Sur la photo que Reuters a publiée le 17 juin 2026 - prise le 28 mai dans ce café d’Asti - Irene tient son téléphone. Sur l’écran, le visage de sa fille. Une enfant aux yeux clairs, souriante. La partie lumineuse.

Il y a quelque chose de particulier dans le fait qu’une mère choisisse de porter ce deuil devant un tribunal. Ce n’est pas de la colère - ou du moins, pas seulement. C’est une forme de refus que ce qui est arrivé à Rossella continue d’arriver sans que personne soit obligé de répondre. Que des milliards de dollars soient générés par des mécanismes dont les effets sur les enfants les plus fragiles restent, officiellement, ni problème d’entreprise ni question de droit. La question que pose Irene Roggero, debout devant le Tribunal des Entreprises de Milan, est au fond très simple : qui est responsable ?

© L’Appel - lappelfrance.fr - Tous droits réservés - Besançon, France - 17 juin 2026

Par la Rédaction - L’Appel · L'Appel
Partager :

À lire aussi

100%