Canicule et travail : la CFDT exige une loi, les chiffres donnent raison à l’urgence
Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, brise le silence institutionnel dans Le Monde : on ne peut plus attendre de nouveaux morts au travail. Derrière l'appel syndical, un bilan sanitaire qui s'alourdit de jour en jour.
La canicule de juin 2026 a battu le record absolu de chaleur nationale enregistré en 2003. Environ 1 000 décès supplémentaires ont été comptabilisés en trois jours à peine, du 24 au 26 juin, selon Santé publique France. Les syndicats, eux, ont décidé de ne plus se taire.
La voix de Léon : assez des demi-mesures Dans une interview publiée le 2 juillet par Le Monde, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT - réélue à ce poste le 25 juin pour quatre ans lors du 51e congrès de Bordeaux - formule une exigence directe : on ne va pas attendre qu'il y ait de nouveaux morts au travail en période de canicule pour prendre conscience qu'il y a urgence.
La dirigeante syndicale vise en creux le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, qui a certes introduit le risque chaleur comme risque professionnel à part entière dans le code du travail - articles R. 4463-1 à R. 4463-8 - mais dont l'application sur le terrain reste, selon les remontées syndicales, très inégale.
"On ne va pas attendre qu'il y ait de nouveaux morts au travail en période de canicule pour prendre conscience qu'il y a urgence."
Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, Le Monde, 2 juillet 2026 La CFDT n'est pas seule. Le 1er juillet, la CGT publiait son propre tour de France des mobilisations : débrayage à l'usine Kuhn de Châteaubriant, signalements pour danger grave et imminent à l'hôpital Lyon Sud et au centre hospitalier du Mans, débrayage à l'hôpital pédiatrique de Clocheville en Indre-et-Loire, préavis de grève à l'usine Stellantis de Mulhouse où les ateliers atteignaient jusqu'à 40 °C. La CGT Fédération construction exige désormais un statut du risque chaleur, avec arrêt des activités les plus exposées et garanties de rémunération.
Ce que dit le droit - et ce qu'il ne dit pas
Le décret de mai 2025 constitue un tournant : pour la première fois, les obligations patronales ne sont plus déclenchées par un thermomètre, mais par les niveaux de vigilance Météo-France - jaune, orange ou rouge. L'employeur est tenu d'évaluer les risques, d'adapter les horaires, de mettre à disposition de l'eau fraîche (au minimum 3 litres par jour par travailleur pour les postes extérieurs) et d'informer les salariés des signes précurseurs d'un coup de chaleur.
En cas de manquement, les sanctions existent : 10 000 euros d'amende par salarié exposé, portée à 30 000 euros et un an d'emprisonnement en cas de récidive, selon le Club des Juristes (juin 2026). Mais la loi ne fixe toujours aucune température maximale au-delà de laquelle il serait illégal de travailler. Le droit de retrait - article L. 4131-1 du code du travail - reste la seule échappatoire individuelle, à condition que le salarié justifie d'un danger grave et imminent.
Ce vide législatif est précisément ce que la CFDT et la CGT veulent combler. Côté politique, les Ecologistes et LFI ont annoncé des propositions de loi : congé climatique de cinq jours sans perte de revenus, droit de retrait climatique automatique, et droit opposable à la fraîcheur dans les logements - s'inspirant, selon Reporterre (30 juin 2026), du modèle espagnol.
Le bilan de la canicule de juin 2026 en chiffres
L'épisode a débuté le 16 juin et a culminé autour du 23 juin, journée la plus chaude jamais enregistrée à l'échelle nationale, battant le record absolu de 2003 selon Météo-France. Au pic de l'épisode, 90 départements ont été placés en vigilance orange, représentant 91 % de la population française, et 49 d'entre eux en vigilance rouge, touchant 52 % de la population, selon le bulletin de Santé publique France du 24 juin 2026.
Sur le plan sanitaire, le bilan provisoire publié le 28 juin par Santé publique France fait état de plus de 1 200 décès toutes causes recensés pour la seule journée du 24 juin, puis plus de 1 400 décès quotidiens les 25 et 26 juin - contre une moyenne de 900 à 1 000 décès par jour en avril et mai. Soit environ 1 000 décès supplémentaires en trois jours par rapport à la normale, sur données non consolidées.
"En France, les vagues de chaleur causent entre 1 000 et 7 000 morts par an, et l'on peut supposer que cet été on sera plus proche de 7 000 que du millier."
Basile Chaix, épidémiologiste, directeur de recherche à l'Inserm, AFP, 29 juin 2026 Parmi ces décès, 85 % concernaient des personnes de 65 ans et plus. Mais les moins de 45 ans ont également été touchés : entre le 18 et le 22 juin, Santé publique France relevait des augmentations particulièrement marquées de recours aux urgences pour hyperthermies et coups de chaleur chez les 15-44 ans. Les décès à domicile ont bondi d'environ 40 %, en particulier en Île-de-France, un phénomène que l'agence relie à l'isolement social des personnes vulnérables.
Le bilan définitif, qui intégrera la modélisation statistique croisant décès et températures par département, ne sera connu qu'à la fin 2026 ou début 2027, selon la méthode habituelle de Santé publique France. La ministre de la Santé Stéphanie Rist a cependant tenté de rassurer sur BFMTV : l'agence ne prévoit pas une surmortalité comparable à celle de 2003, notamment grâce à une meilleure préparation des Ehpad.
Vingt ans de canicules : une chronologie mortelle Pour mesurer l'ampleur du choc de juin 2026, les chiffres historiques s'imposent. La canicule d'août 2003, référence absolue, a causé 14 802 morts en France selon le rapport remis au Sénat en février 2004 - une première estimation portant sur la seule période du 1er au 20 août. Ce bilan a conduit à la création du plan canicule et du registre de personnes vulnérables.
Depuis 2017, la mortalité liée à la chaleur a représenté chaque année entre 1 % et 4 % de la mortalité estivale, et entre 7 % et 12 % pendant les périodes de canicule effective, selon Santé publique France. Sur les neuf étés 2017-2025, l'agence estime à 11 700 le nombre de décès attribuables à la chaleur pendant les seules périodes de canicule, et à près de 40 000 sur l'ensemble de la période de surveillance estivale.
Les bilans annuels récents illustrent la tendance : 10 000 décès liés à la chaleur en 2022 - deuxième été le plus chaud depuis 1900 - plus de 5 000 en 2023, 3 711 en 2024 selon le bilan publié en mars 2025, et 5 722 en 2025, selon Santé publique France et Wikipedia (données consolidées). L'épisode de juin 2026, climatiquement plus intense que 2003, laisse craindre un bilan de fin d'année parmi les plus élevés depuis vingt ans.
"Sur les neuf derniers étés, 11 700 décès sont attribuables à une exposition à la chaleur durant les canicules, et près de 40 000 pour l'ensemble de la période de surveillance."
Santé publique France, bulletin national, 4 juin 2026
Une première vague dès mai
La canicule de juin n'est pas isolée. Fin mai 2026, un premier épisode - qualifié d'inédit et historique pour un mois de mai par Météo-France - avait déjà placé 17 départements en vigilance orange, touchant 26 % de la population. Selon Santé publique France, l'excès de mortalité durant cet épisode du 24 au 28 mai a déjà fait l'objet d'un point épidémiologique distinct, qui s'ajoutera au bilan consolidé de l'été 2026.
La précocité de ces épisodes - dès le printemps - est précisément l'un des arguments que Marylise Léon et les syndicats brandissent pour réclamer une loi. Le droit du travail français ne peut plus se contenter d'adapter le cadre existant à la marge : le risque chaleur est devenu un risque professionnel structurel, présent de mai à octobre, qui touche le BTP, la logistique, la restauration, les transports et les hôpitaux avec une intensité croissante.
La réponse politique : entre prudence et pression Le gouvernement se retrouve sous le feu croisé de l'opposition et des syndicats. Les Ecologistes ont annoncé le dépôt d'une motion de censure pour impréparation, selon Le Club des Juristes (juin 2026). La secrétaire nationale Marine Tondelier a dénoncé sur son compte X la lâcheté de l'État face aux lobbies. La France insoumise a déposé le 26 juin une proposition de loi visant la mise à l'abri des personnes sans domicile fixe en période de canicule.
Pour l'heure, le gouvernement n'a pas annoncé de réforme législative d'urgence. Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a salué le rôle de Marylise Léon dans la relance du dialogue social, mais sans s'engager sur un calendrier législatif. La CFDT, fidèle à sa ligne réformiste, n'a pas encore annoncé d'appel à la grève. Elle mise sur la négociation - tout en posant une ligne rouge : les travailleurs ne peuvent plus être les seuls à porter le poids de l'adaptation climatique.