Besançon : quand raconter son enfance devient un pont entre les cultures
L'association place aux Histoires a reuni des Bisontins venus d'ailleurs et des benevoles nes en France pour une experience simple et rare : partager des souvenirs d'enfance, dans la langue de l'autre.
Ils ne parlent pas tous le francais couramment, mais ce soir-la, ils ont tous parle. De leurs maisons d'enfance, de leurs jardins, de leurs chansons secretes. A Besançon, l'association Place aux Histoires a organise une soiree de collecte d'histoires de vie qui restera dans les memoires de ceux qui y etaient.
Association place aux Histoires, Besançon La salle est petite, chaleureuse. Les tables sont disposees en ilots, avec au centre de chacune un tas de petites cartes retournees. Sur chaque carte, une question sur l'enfance. Des benevoles et des apprenants de francais sont melanges, assis cote a cote, sans hierarchie, sans distance.
Ce soir, personne n'est professeur. Personne n'est eleve.
Un projet ne d'une conviction
L'idée vient de Christian et Louise, deux bénévoles de Place aux Histoires. Louise a une mère d'origine roumaine. Christian donne des cours de français aux étrangers depuis des années, dans le cadre de l'atelier sociolinguistique coordonné notamment par Fannie. Ensemble, ils ont voulu aller plus loin que la grammaire et les conjugaisons.
Le projet s'appelle 'Collecte d'histoires de vie de Bisontins venus d'ailleurs'. L'objectif est de recueillir des recits, de les transcrire, de les restituer, et peut-etre un jour d'en faire une exposition, un livre, des enregistrements audio.
Mais d'abord, il fallait cette soiree. Une premiere rencontre. Briser la glace.
"Depuis que je donne des cours de francais, je n'ai rencontre que des gens avec qui je me sens bien."
Christian, benevole place aux Histoires, soiree de lancement, Besançon, 1er juillet 2026 Il dit aussi quelque chose d'important sur l'ouverture au monde. Que pour certains, la peur de l'autre vient de ne jamais l'avoir rencontre. Que ces soirees sont une reponse concrete a cette peur-la.
La regle d'or : rien sans consentement Avant que les cartes ne soient retournees, une regle a ete posee clairement. Chaque histoire appartient a celui qui la raconte. Ce qui est recueilli est d'abord restitue a son auteur, a l'ecrit ou en audio. Rien ne sera publie, diffuse ou partage sans son accord explicite.
Christian a raconte pourquoi cette regle est non negociable. Il evoque un homme, originaire d'une region de Russie, en fauteuil roulant, qui lui avait confie son temoignage. Christian l'avait enregistre, transcrit, et renvoye. L'homme avait repondu non. Il craignait pour sa vie si son histoire devenait publique. L'histoire est restee dans un tiroir. Et c'etait la bonne decision.
"Que vous soyez en securite quand vous exposez."
Christian, benevole place aux Histoires , soiree de lancement, 1er juillet 2026
Ferme les yeux, tu as dix ans
L'animatrice a demande a tout le monde de s'arreter. De fermer les yeux si cela aidait. De revenir a dix ans. Ou etiez-vous ? Comment etiez-vous habille ? A quoi ressemblaient vos journees ?
Un silence bref et precieux s'est installe. Puis les cartes ont ete retournees, et les tables ont commence a vivre.
Jennifer Lopez et le DJ
A l'une des tables, la question des chansons est arrivee. Un participant venu du Yemen a dit qu'il aimait Jennifer Lopez. Sa voisine de table l'a regarde avec un sourire malicieux et lui a pose la question directement : c'etait la musique que tu aimais, ou les femmes dans les clips ?
Il a souri. Il a maintenu que c'etait la musique. Il a souri encore. Il a aussi parle du DJ, de la musique qu'une camarade de table lui faisait ecouter, de ce plaisir simple et universel d'une chanson qui prend au ventre.
La maison dessinee et la maison racontee
A une table, la conversation sur les maisons d'enfance a pris deux formes differentes, l'une apres l'autre.
Un premier participant a decrit la sienne : une maison classique, modeste, avec une petite cour, un petit espace devant pour garer une voiture. Rien d'extraordinaire, mais une maison a soi, avec ce que cela represente de stabilite et d'appartenance. Il l'a racontee avec des mots, cherchant parfois ses expressions, mais on voyait la maison.
Un peu plus loin, a la meme table, un autre participant a prefere ne pas chercher ses mots. Il a pris la craie et a dessine directement au tableau : un plan simple, des lignes droites, la disposition des pieces, le toit. Une maison differente de la premiere - plus petite, une seule piece principale, tout le monde dormait ensemble.
Deux maisons. Deux façons de les montrer. Et soudain tout le monde voyait les deux. C'est l'un des moments de la soiree ou la langue n'avait plus vraiment d'importance. Le dessin avait suffi pour l'un. Les mots, meme hesitants, avaient suffi pour l'autre.
La dynamite et les rochers
Un benevole francais a raconte son enfance a la limite de la ville, au bord d'une grande pente ou des ouvriers construisaient un boulevard. Chaque jour, en allant a l'ecole et en rentrant, les gamins s'arretaient pour les regarder travailler. Quand venait le moment du dynamitage, les ouvriers criaient aux enfants de se mettre a l'abri derriere les rochers. Ils couraient, ils se plaquaient contre la pierre, ils attendaient. Et puis le bam, la poussiere, l'odeur de la roche eclatee.
"C'etait extraordinaire. Ni casque, ni barriere. Juste un cri d'avertissement et la confiance instinctive des gamins."
Propos rapportes lors de la soiree - place aux Histoires, Besançon, 1er juillet 2026 Et puis il y a eu celui qui, a dix ans, avait mis le feu a sa maison. Une allumette, la fumee, la fuite. Trois jours cache avant de revenir. Trois jours. A dix ans.
La boue propre et les etoiles
Un participant a raconte qu'il grandissait dans la montagne, dans un endroit si haut qu'il avait l'impression de pouvoir toucher les etoiles, de froler les nuages. Il y etait monte seul, une ou deux fois, pendant que ses parents ne savaient pas ou il etait.
Un autre a parle de la boue. Une boue dans laquelle on se baignait enfant, propre, dit-il avec conviction. Pas sale. Propre. La table a ri doucement.
"La boue etait propre."
Propos rapportes lors de la soiree - place aux Histoires , Besançon, 1er juillet 2026
Ce que cette soiree dit de plus grand
Ce qui s'est passe ce soir-la a Besançon depasse le cadre d'une simple reunion associative.
Pour beaucoup de personnes venues d'ailleurs, la vie en France ressemble souvent a une succession de demarches administratives, de cours de langue, de rendez-vous institutionnels. Les occasions de parler librement, de raconter, d'etre ecoute sans etre evalue, sont rares.
L'isolement n'est pas une impression. Il est mesure et croissant. La Fondation de France publie chaque annee une etude sur les solitudes en France. L'edition 2026, basee sur une enquete Credoc menee aupres de plus de 3 000 personnes en juillet 2025, confirme l'etendue du phenomene.
"En France, une personne sur quatre se sent regulierement seule. 12 % de la population se trouve en situation d'isolement relationnel, sans aucun reseau de sociabilite stable."
Fondation de France, 15e edition de l'etude sur les solitudes en France, janvier 2026 Ce chiffre est encore plus marque parmi les personnes sans emploi - 44 % se sentent seules - et parmi les jeunes actifs de 25 a 39 ans, dont un tiers souffre de solitude chronique. Pour les personnes arrivees recemment en France, sans reseau constitue, sans maitrise pleine de la langue, le risque d'isolement est encore plus aigu. L'isolement linguistique ne coupe pas seulement de l'acces a l'emploi ou aux demarches administratives. Il coupe de l'essentiel : le lien humain, la possibilite d'exister aux yeux des autres autrement que comme un dossier ou un cas.
La meme etude souligne le role des associations comme place aux Histoires : elles constituent, pour les personnes isolees, 'des espaces de reconstruction, des lieux de sociabilite reguliere et securisante, et parfois les seuls liens stables du quotidien'. Lorsque l'accompagnement debouche sur un engagement actif - lorsque la personne accompagnee devient a son tour quelqu'un qui contribue, qui raconte, qui transmet - le sentiment de solitude recule de façon significative.
Ce soir, personne n'etait un dossier. La confiance etait la, visible, dans les sourires, dans les hesitations surmontees, dans les mots cherches et finalement trouves. Des participants qui ne maitrisent pas encore pleinement le francais ont pris la parole, ont raconte, ont ri. Pas parce qu'on les y a forces. Parce que le cadre etait juste.
Une initiative qui doit se repeter
A la fin de la soiree, une feuille a circule. Ceux qui voulaient aller plus loin pouvaient inscrire leur nom et un contact. Des collecteurs et collectrices formes a l'ecoute proposeraient des rencontres en plus petit comite, pour raconter ce qu'on voulait bien raconter, a n'importe quel age, sur n'importe quel moment de sa vie.
Les organisateurs ont ete clairs : d'autres soirees comme celle-ci sont prevues. L'ambition est de construire quelque chose de durable - une memoire collective des Bisontins venus d'ailleurs, racontee par eux, dans leurs mots, avec leurs silences.
Une femme qui avait mal a la tete en arrivant a dit qu'elle etait tres contente d'etre venue.
"On est le meilleur des medicaments."
Echange entre participants, soiree place aux Histoires, Besançon, 1er juillet 2026 On a chante joyeux anniversaire. On ne sait plus tres bien pour qui.
Dehors, Besançon continuait son soir ordinaire. Dans cette salle, quelque chose d'autre avait commence. Quelque chose qui ressemble a ce que les grandes villes oublient parfois de cultiver : la capacite de se regarder, de s'ecouter, et de se reconnaitre.
Ce soir-la, des hommes et des femmes venus de pays differents, certains sans maitriser encore pleinement le francais, ont pris la parole, raconte, ri et chante. L'association place aux Histoires prevoit de renouveler ces soirees de collecte d'histoires de vie, avec l'ambition d'en faire a terme une exposition ou un livre, construit entierement avec l'accord de ceux qui auront accepte de temoigner.