Le masculinisme entre au Parlement, sept mois après être entré dans les chambres de nos enfants
Ce mercredi, la délégation aux droits des femmes du Sénat publie le premier rapport parlementaire français sur les mouvements masculinistes. 24 recommandations. Sept mois de travaux. Une centaine d'auditions. Le titre résume tout : « Mascus : nouvelle offensive contre les femmes. » Mais ce que le rapport documente dépasse la polémique sur quelques influenceurs. C'est l'histoire d'une idéologie qui a migré des marges d'internet vers les téléphones de millions d'adolescents, et qui commence à produire des terroristes.
LE RAPPORT DU SÉNAT - 24 JUIN 2026
Titre : « Mascus : nouvelle offensive contre les femmes »
Rédigé par trois sénatrices de bords différents : Béatrice Gosselin (LR), Olivia Richard (Union centriste), Laurence Rossignol (PS).
7 mois de travaux. Une centaine d'auditions. Déplacements en France et à l'étranger.
24 recommandations articulées autour de 4 axes : politique publique, régulation numérique, prévention de la radicalisation, réveil des consciences.
Premier rapport parlementaire français à dresser un état des lieux complet du masculinisme.
Le week-end dernier, un influenceur américain du nom de Clavicular déambulait sur les boulevards parisiens avec une caméra. Il filmait ses tentatives de séduction en direct, les diffusait à des centaines de milliers d'abonnés, commentait le comportement des femmes qui l'ignoraient. Les Parisiennes lui ont ri au nez, lui ont fait des doigts d'honneur, lui ont jeté des bouteilles d'eau. Les médias français ont traité l'épisode avec une ironie satisfaite : regardez comme les Françaises résistent au masculinisme américain.
Le rapport du Sénat publié ce matin dit quelque chose de plus sérieux. Clavicular n'est pas une anomalie amusante. Il est un symptôme visible d'un écosystème beaucoup plus large et beaucoup plus dangereux qui s'est installé dans les téléphones de millions d'adolescents français, sans que l'école, les familles, ni les institutions aient vraiment su quoi faire.
QU'EST-CE QUE LE MASCULINISME
Pas une opinion, un projet politique
Le rapport du Sénat est précis sur la définition. Le masculinisme n'est pas une simple opinion sur les rapports entre hommes et femmes. C'est, selon les sénatrices, une idéologie organisée qui vise à anéantir les droits des femmes. L'anthropologue Mélanie Gourarier, auditionnée par la délégation, le définit comme tout groupe organisé autour de la défense de la cause des hommes dans une confrontation-rivalité avec le féminisme et les femmes.
Cette mouvance est hétérogène. Elle regroupe des communautés très différentes : les incels, célibataires involontaires animés par un ressentiment misogyne parfois violent ; les pick-up artists, coachs en séduction qui promeuvent des techniques de manipulation ; les MGTOW, Men Going Their Own Way, qui prônent une sécession totale d'avec les femmes ; les men's rights activists, qui dénoncent une prétendue discrimination du système judiciaire contre les hommes lors des divorces. Ces groupes partagent un récit commun : les hommes seraient victimes d'un système qui les discrimine, et le féminisme serait la cause de leur malheur.
« Les masculinismes contemporains ne constituent pas une simple sous-culture numérique, ni une tendance passagère. C'est un mouvement social et politique qui menace l'égalité entre les femmes et les hommes. » Rapport du Sénat, 24 juin 2026.
Ce qui a changé depuis dix ans, c'est l'échelle et la vitesse de diffusion. Au début des années 2010, la manosphère était cartographiable : on pouvait identifier les forums, compter les membres, suivre les flux. Aujourd'hui, c'est impossible. Les idées masculinistes sont partout en ligne, portées par des influenceurs dont la logique économique est précisément de produire des contenus polarisants et enrageants, ceux qui circulent le mieux sur les algorithmes des plateformes.
LES CHIFFRES QUI INQUIÈTENT
Une génération coupée en deux
Le Haut Conseil à l'Égalité dresse dans son rapport annuel 2026 un tableau alarmant. 60 % des hommes estiment que les féministes ont des demandes exagérées. 39 % des hommes, et 25 % des femmes, estiment que le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société. 17 % des Français de plus de 15 ans adoptent des attitudes relevant du sexisme hostile, soit environ 10 millions de personnes. Et 67 % des moins de 35 ans estiment qu'un homme doit être sportif et savoir se battre.
Le phénomène le plus inquiétant documenté par les chercheurs du CEVIPOF de Sciences Po est le fossé idéologique croissant entre jeunes femmes et jeunes hommes. Les jeunes femmes se féminisent politiquement. Les jeunes hommes se masculinisent. Cette divergence n'a pas de précédent dans les données historiques disponibles. Les femmes entre 18 et 25 ans sont plus progressistes que leurs mères. Les hommes du même âge sont plus conservateurs que leurs pères.
La méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes que cite le rapport du Sénat est sans équivoque : depuis la fin des années 2010, la manosphère connaît des transformations majeures. Migration vers TikTok et Telegram, montée en puissance des manfluencers, intensification de la monétisation, chevauchement accru avec d'autres idéologies extrémistes, notamment le suprémacisme blanc et le complotisme. Et une radicalisation croissante des discours : davantage d'appels à la violence, rhétorique nihiliste plus présente, passerelles vers l'extrême droite plus visibles.
Les contenus d'Andrew Tate, l'influenceur britannique le plus emblématique de cette mouvance, cumulent 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok. Ses contenus sont jugés positivement par 23 % des garçons de 15-16 ans au Royaume-Uni et par 56 % des jeunes pères de 25-34 ans. En France, des influenceurs masculinistes sont connus des moins de 15 ans, selon les éléments réunis par la commission d'enquête parlementaire sur les effets de TikTok. Plus de 60 % des vidéos recommandées sur YouTube Shorts contiennent des propos toxiques après quelques interactions avec du contenu masculiniste.
LE PASSAGE À L'ACTE
De l'écran au couteau
Le 27 juin 2025, à Saint-Étienne, un adolescent de 18 ans est arrêté. Il est soupçonné d'avoir projeté d'attaquer des femmes avec des couteaux. Il est mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste. C'est la première fois en France qu'un masculiniste revendiqué est poursuivi sous cette qualification. L'attentat a été déjoué. D'autres, à Toronto en 2018 et à Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ne l'ont pas été.
Pour les sénatrices, ces passages à l'acte ne sont pas des accidents isolés. Ils sont la conséquence logique d'une radicalisation documentée, nourrie par des algorithmes qui poussent les contenus les plus haineux vers les publics les plus jeunes et les plus fragiles. Un adolescent isolé, en échec scolaire ou sentimental, trouve dans la manosphère une explication simple à sa souffrance et un coupable idéal. La réponse que ces communautés lui proposent va de la misogynie banalisée à la violence ouverte, par des étapes progressives que les chercheurs ont cartographiées.
En France, pour la première fois, un masculiniste revendiqué a été mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste à Saint-Étienne en 2025. Timothy G., 18 ans, projetait d'attaquer des femmes au couteau.
La Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, surveille désormais les stages de masculinité qui se développent en France. Sous couvert de sport ou de développement personnel, ces stages installent selon les enquêteurs une emprise mentale violente sur les participants. Les techniques ressemblent à celles des dérives sectaires : isolement progressif, dépendance au groupe, dévalorisation systématique du monde extérieur, et en particulier des femmes.
LES 24 RECOMMANDATIONS
Ce que le Sénat veut faire
Le rapport formule 24 recommandations organisées en quatre axes. Le premier est politique : créer une structure interministérielle unique chargée de l'observation du masculinisme, capable de coordonner les politiques publiques de prévention. Le rapport préconise de faire de la lutte contre le masculinisme un enjeu de politique publique au même titre que la lutte contre le racisme ou le terrorisme.
Le deuxième axe est numérique : assainir l'espace en ligne en portant au niveau européen l'ambition de s'attaquer au modèle économique des plateformes. Le rapport propose de démonétiser les contenus sexistes, misogynes et masculinistes afin de les priver de revenus publicitaires. Les sénatrices réaffirment leur soutien à l'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans.
Le troisième axe est éducatif et sécuritaire : repérer et prévenir les trajectoires de radicalisation, former les enseignants, les travailleurs sociaux et les forces de l'ordre à identifier les signaux d'alerte masculinistes. Intégrer le masculinisme dans les outils de lutte contre la radicalisation, aux côtés du terrorisme islamiste et de l'extrême droite.
Le quatrième axe est symbolique : réveiller les consciences en mobilisant l'ensemble de la société. Cela inclut une proposition concrète : faire du 25 janvier, Journée nationale de lutte contre le sexisme, également une Journée nationale de lutte contre le masculinisme. Et financer durablement les associations féministes qui luttent sur le terrain contre ces mouvements, souvent sous-dotées face à des adversaires qui ont monétisé leurs contenus avec succès.
CE QUE LE RAPPORT NE DIT PAS ENCORE
Les questions ouvertes
Le rapport marque une étape : pour la première fois, une institution parlementaire française prend la mesure du phénomène dans sa globalité. Mais il laisse ouvertes des questions que les chercheurs posent depuis plus longtemps. La démonétisation des contenus masculinistes est-elle efficace quand ces mêmes contenus migrent immédiatement vers des plateformes non régulées comme Telegram, Discord ou des forums fermés ? L'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, qui n'a pas encore été mise en oeuvre, changera-t-elle vraiment quelque chose quand les adolescents contournent systématiquement les restrictions d'âge ?
Et surtout : comment répondre au fond de ce que le masculinisme exploite ? La solitude masculine réelle. Le sentiment de déclassement d'une partie des jeunes hommes. L'inadéquation entre les modèles de masculinité qu'on leur a transmis et la société dans laquelle ils grandissent. Ces fragilités sont réelles, même si les réponses que leur propose la manosphère sont toxiques. Un rapport qui les nomme sans les adresser risque de rater la moitié du problème.
LES CHIFFRES QU'IL FAUT RETENIR
Andrew Tate : 12 milliards de vues avant la fermeture de son TikTok. Jugé positivement par 23 % des garçons de 15-16 ans au Royaume-Uni.
Plus de 60 % des vidéos recommandées sur YouTube Shorts contiennent des propos toxiques après quelques interactions masculinistes.
Saint-Étienne, juin 2025 : premier masculiniste français mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste.
Rapport du Sénat : 24 recommandations, 7 mois de travaux, une centaine d'auditions, trois sénatrices LR-centriste-PS.
Clavicular a quitté Paris. Il a posté sur ses réseaux une vidéo résumant son séjour : les Françaises sont froides, disait-il, elles ne comprennent pas. Ses abonnés ont commenté par millions. Les algorithmes ont poussé la vidéo vers de nouveaux publics jeunes et masculins. Et quelque part dans la banlieue d'une ville française, un adolescent de 15 ans a regardé la vidéo, a lu les commentaires, et a commencé à construire une explication à sa propre solitude.
C'est pour lui que le rapport du Sénat a été écrit. Pas pour Clavicular.