Elles calculent Elles se taisent Elles changent de route
En France, une femme sur dix victime de harcèlement sexuel dans les transports porte plainte. Les neuf autres rentrent chez elles, modifient leur trajet, changent de tenue, payent un taxi. Ce silence n'est pas de la résignation. C'est une stratégie de survie dans un espace public qui n'a jamais vraiment été le leur.
Nadia a 29 ans. Elle travaille dans un cabinet comptable à Lyon, prend le métro deux fois par jour depuis six ans. Elle ne se souvient pas d'une semaine sans incident. Un regard qui dure trop longtemps. Une main qui frôle. Un commentaire sur ses jambes alors qu'elle monte les marches. Un soir de novembre, un homme s'est assis face à elle dans une rame presque vide. Il ne l'a pas touchée. Il l'a juste regardée, avec ce regard-là, en souriant. Elle est descendue trois stations avant la sienne. A marché vingt minutes sous la pluie.
Elle n'a pas porté plainte. Elle n'a rien dit à personne. Elle a juste changé d'horaire le lendemain.
Nadia n'est pas un cas isolé. Elle est une statistique parmi des centaines de milliers d'autres. Et comme la plupart, elle n'apparaît dans aucun registre officiel.
Nadia est un prénom d'emprunt. Son témoignage est composite, construit à partir de situations documentées par les associations et les enquêtes officielles. Son histoire est réelle parce que des milliers de femmes la vivent.
LES CHIFFRES
Ce que les données officielles disent - et ce qu'elles taisent
En 2024, 3 374 victimes de violences sexuelles dans les transports en commun ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie en France. Soit 6 % de plus qu'en 2023, 9 % de plus qu'en 2022. 91 % d'entre elles étaient des femmes. En Île-de-France, sept femmes sur dix déclarent avoir déjà été victimes de violences sexistes ou sexuelles dans les transports.
Ces chiffres sont une face émergée d'un iceberg dont personne ne connaît la taille réelle. En 2025, les infractions pour outrage sexiste et sexuel ont bondi de 17 %, atteignant 3 900 faits enregistrés sur l'ensemble du territoire. Le ministère de l'Intérieur reconnaît lui-même que ces données ne représentent qu'une fraction infime des violences réellement subies.
En Île-de-France, le taux de dépôt de plainte parmi les victimes déclarées est passé de 2 % en 2016 à 7 % en 2024. La grande majorité des femmes victimes - 67 % - n'ont jamais sollicité d'aide, ni immédiate ni différée. (Observatoire national des violences faites aux femmes, mars 2025) La raison de ce silence n'est pas difficile à comprendre. Porter plainte pour un regard insistant, une main sur la cuisse dans le RER, un commentaire sur sa taille de jupe ? La procédure dure plusieurs heures. Le résultat est rarement satisfaisant. Et dans l'intervalle, le métro ne s'arrête pas. Il faut bien rentrer chez soi.
Les formes les plus graves - viols, tentatives de viol, agressions sexuelles - représentaient 37 % des violences constatées dans les transports en 2023. Le harcèlement sexuel, l'exhibition et le voyeurisme en constituaient 36 %. Les outrages sexistes, 27 %. Chaque catégorie a ses victimes. Chaque catégorie a ses silencieuses.
LE CALCUL QUOTIDIEN
Ce que les femmes font pour survivre à leur trajet
La question n'est pas : est-ce que cela m'arrivera ? La question est : quand, et comment faire en sorte que ce soit le moins grave possible ? C'est ce que les chercheuses en études de genre appellent la charge cognitive de sécurité - cette énergie mentale dépensée avant même de sortir de chez soi pour anticiper les risques.
Plus de 25 % des femmes françaises ont déjà renoncé à une sortie, à un rendez-vous, à un trajet, à cause du risque de harcèlement. Elles ont choisi le taxi plutôt que le bus. Elles ont demandé à un ami de les accompagner. Elles sont restées chez elles. 59 % des Françaises ressentent un sentiment d'insécurité dès qu'il s'agit de sortir seules, selon une enquête Ipsos commandée par la Fondation L'Oréal dans vingt pays.
« Il y a plusieurs situations où je suis partie du métro et j'ai marché, ou j'ai pris un Uber. » Témoignage recueilli par TF1, juin 2026
Le calcul se fait aussi sur les vêtements. Pas explicitement, pas consciemment pour la plupart. Mais il se fait. Ce matin où l'on opte pour le pantalon plutôt que la jupe parce que c'est lundi et que la rame sera bondée. Ce soir où on remet son manteau dans le couloir du métro avant de sortir sur le quai. Des gestes si intégrés qu'ils ne semblent plus être des contraintes.
C'est précisément là que réside la violence la plus diffuse et la moins visible : non pas dans les actes isolés, mais dans la normalisation d'une vigilance permanente qui pèse exclusivement sur les femmes. Un homme ne se demande pas, le matin, si sa tenue va lui attirer des ennuis dans le métro. Une femme, si.
CE QU'ON FAIT - ET CE QU'ON NE FAIT PAS
Les dispositifs existent. Ils ne suffisent pas.
La SNCF a déployé depuis plusieurs années des agents de la Sûreté ferroviaire formés à détecter les comportements suspects. En 2025, une journée d'action ciblée sur les flagrants délits a permis plusieurs arrestations. Les bornes d'alerte 3117 sont disponibles sur les quais d'Île-de-France. L'application Alerte permet d'appuyer un bouton rouge et d'être mis en relation avec un opérateur 24 heures sur 24.
À Lille, le dispositif Angela permet aux victimes de se réfugier dans les commerces du réseau. Un mot de code, et le personnel comprend immédiatement qu'une personne a besoin d'être mise en sécurité. À Paris, le programme Stand Up, lancé en partenariat avec la Fondation des Femmes et la RATP, forme les témoins à intervenir : distraire, documenter, dialoguer, défendre.
Ces dispositifs existent. Ils fonctionnent, parfois. Mais ils reposent sur un présupposé problématique : que c'est à la victime de fuir, de signaler, de se mettre à l'abri. Pas à l'agresseur de ne pas agresser.
« Une femme nie parfois avoir vécu une agression alors même que les agents ont vu ce qu'il s'est passé. C'est la sidération. Si les personnels ne sont pas formés pour la comprendre, ils ne peuvent pas établir de relation de confiance. » SNCF, rapport interne 2025
En 2025, 81 % des femmes françaises déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexuel dans l'espace public. 41 % ont subi un contact sexuel imposé — frottage, pelotage — dans un lieu public. Ces chiffres n'ont pas provoqué d'état d'urgence. Ils ont provoqué des communiqués de presse et des journées de sensibilisation.
CE QUE CELA DIT DE NOUS
Une liberté à géométrie variable
La liberté de circuler dans l'espace public sans avoir à calculer ses risques n'est pas également distribuée en France en 2026. Elle dépend du sexe, de l'heure, du quartier, de la tenue. Elle dépend de si on a les moyens de prendre un taxi quand le métro devient trop dangereux.
Les femmes qui modifient leur trajet pour éviter le harcèlement ne sont pas irrationnelles. Elles sont rationnelles dans un environnement qui leur impose des contraintes invisibles. Et ces contraintes ont un coût : financier, pour celles qui payent des taxis qu'elles ne devraient pas avoir à payer. Temporel, pour celles qui allongent leur trajet de vingt minutes pour éviter une correspondance. Psychologique, pour toutes.
Le silence autour de ces violences n'est pas naturel. Il est construit. Par la honte que font porter certains regards sur la victime plutôt que sur l'auteur. Par la banalisation de comportements qui ne devraient jamais être banaux. Par la conviction, ancrée profondément dans le corps social, que certains espaces ne sont pas vraiment faits pour elles.
Nadia a changé d'horaire après l'incident de novembre. Trois mois plus tard, elle a repris le même métro à la même heure. Parce qu'elle n'avait pas le choix. Parce qu'aucun des dispositifs disponibles ne lui rendait son trajet. Parce que la liberté de circuler, en France, en 2026, reste une question de chance.
LES CHIFFRES QU'IL FAUT RETENIR
3 374 victimes de violences sexuelles dans les transports enregistrées en 2024 (+6 % sur un an). 91 % sont des femmes.
3 900 infractions pour outrage sexiste et sexuel en 2025 (+17 % sur un an). 97 % des auteurs sont des hommes.
En Île-de-France : 7 femmes sur 10 déclarent avoir déjà été victimes dans les transports. 2 % portaient plainte en 2016. 7 % en 2024.
Les chiffres augmentent chaque année. Les rapports se succèdent. Les dispositifs se multiplient. Et chaque matin, des millions de femmes descendent sur le quai du métro et font, en quelques secondes, le même calcul que la veille.
C'est cela, la vraie mesure de ce que nous n'avons pas encore résolu.