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Liban-Israël : anatomie d’une guerre qui ne veut pas finir

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Liban-Israël : anatomie d’une guerre qui ne veut pas finir

 Quinze morts dans des frappes israéliennes le 19 juin, un cessez-le-feu déclaré quelques heures plus tard, des négociations prévues à Washington : en l'espace d'une journée, le Sud-Liban a connu le pire et l'espoir. Comment en est-on arrivé là ? Quels sont les intérêts français et américains en jeu ? Et cette trêve, la énième, tiendra-t-elle ? L'Appel a reconstitué le fil d'un conflit où Paris a déjà perdu l'un de ses soldats - et où se joue une partie bien plus vaste que le seul Liban.

Tout s'est joué en quelques heures, le 19 juin 2026. Au matin, des frappes israéliennes sur le sud du Liban tuent au moins quinze personnes, dans l'une des journées les plus meurtrières depuis des semaines. La veille, l'armée israélienne avait publié une carte élargissant sa « zone de contrôle militaire » au-delà de laquelle elle n'excluait pas de frapper. Puis, dans la même journée, un cessez-le-feu est annoncé, et Washington révèle que Libanais et Israéliens négocieront directement, du 23 au 25 juin, dans la capitale américaine. La guerre et la paix dans le même bulletin d'information : c'est tout le paradoxe libanais, et il mérite qu'on l'explique depuis le début.

AUX ORIGINES : DU 7-OCTOBRE À LA GUERRE OUVERTE

Pour comprendre les frappes d'aujourd'hui, il faut remonter à l'automne 2023. Au lendemain de l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre, le Hezbollah - puissant mouvement chiite libanais, allié du Hamas et soutenu par l'Iran - ouvre un « front de soutien » en tirant des roquettes depuis le Sud-Liban vers Israël. L'État hébreu riposte par des frappes et des tirs d'artillerie. Ce conflit de basse intensité bascule en guerre ouverte en septembre 2024, avant d'être partiellement - mais jamais totalement - figé par un cessez-le-feu négocié sous l'égide des États-Unis en novembre 2024.

Ce cessez-le-feu reposait sur un texte de référence : la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée dès 2006. Elle prévoit notamment le retrait du Hezbollah au nord du fleuve Litani et le déploiement de l'armée libanaise dans le Sud. Problème : cette clause n'avait jamais été réellement appliquée, et c'est précisément ce non-respect qui a nourri les tensions ayant conduit à l'embrasement. Sur le terrain, ni le Hezbollah, ni Israël, ni l'État libanais n'ont pleinement tenu leurs engagements.

LE TOURNANT DE 2026

 La mort de Khamenei et la guerre d'Iran

Le second grand basculement intervient en mars 2026. Cette fois, l'étincelle vient de plus loin : la mort du Guide suprême iranien Ali Khamenei, parrain historique du Hezbollah, tué dans le cadre d'une guerre déclenchée contre l'Iran par Israël et les États-Unis. En représailles, le Hezbollah reprend ses tirs vers Israël - pour la première fois depuis le cessez-le-feu de 2024, il revendique ouvertement une opération, présentée comme une vengeance pour le « sang » du dirigeant iranien.
La riposte israélienne est foudroyante : des dizaines de morts en une seule journée, des frappes sur la banlieue sud de Beyrouth et jusqu'au cœur de la capitale. Le Liban, que ses dirigeants tentaient désespérément de tenir à l'écart du conflit irano-américain, s'y trouve aspiré. Comme l'ont résumé les autorités libanaises elles-mêmes, les tirs du Hezbollah ont fourni à Israël les « prétextes » d'une escalade - au prix d'un pays déjà à genoux, miné par des années de crise politique et économique.

UNE TRÊVE ROMPUE PRESQUE CHAQUE JOUR

Depuis, le scénario se répète selon une mécanique implacable : tir du Hezbollah, riposte israélienne disproportionnée, condamnation libanaise, médiation internationale, accalmie, puis reprise. Les cessez-le-feu se succèdent - novembre 2024, avril 2026, et celui du 19 juin - sans jamais réellement tenir. Un spécialiste du Middle East Institute, Brian Katulis, résumait la situation sans détour : ces trêves sont extrêmement fragiles et sont rompues presque quotidiennement, chaque épisode ressemblant à « la dernière escalade du donnant-donnant ».

Le bilan humain s'alourdit, et il dépasse les seuls combattants. Le 19 juin, parmi les quinze tués, figurent des civils. Des centaines de personnes ont péri depuis le début de l'année, des commandants du Hezbollah ont été éliminés, et environ 82 000 civils du Sud-Liban demeurent déplacés du fait des frappes israéliennes, incapables de regagner des villages détruits. C'est cette population-là - paysans, familles, déplacés sans voix - qui paie le prix le plus lourd d'une guerre décidée ailleurs.

« Tout doit être fait pour empêcher ce pays, si proche de la France, d'être à nouveau entraîné dans la guerre. »

Emmanuel Macron, le 5 mars 2026

LES INTÉRÊTS FRANÇAIS : UN SOLDAT MORT, UNE HISTOIRE ANCIENNE Pourquoi ce conflit lointain concerne-t-il directement la France ? Parce que Paris y est engagé, militairement et diplomatiquement, plus qu'aucune autre puissance occidentale. La France entretient avec le Liban un lien historique qui remonte au mandat français de l'entre-deux-guerres, et elle est l'un des principaux contributeurs à la FINUL, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, déployée dans le Sud depuis 2006 pour surveiller la ligne de cessez-le-feu.

Cet engagement a un coût. Au printemps 2026, un Casque bleu français de la FINUL a été tué dans une attaque contre la Force onusienne, qui a également fait des blessés parmi les soldats français. Emmanuel Macron a accusé le Hezbollah d'être responsable de cette embuscade, tout en estimant que les Casques bleus n'avaient pas été visés pour leur nationalité, mais « parce qu'ils tenaient la mission ». Les quinze membres du Conseil de sécurité ont condamné l'attaque et réclamé que les responsables soient traduits en justice. Pour Paris, ce mort a transformé une mission de maintien de la paix en affaire nationale.
La réponse française a été double. Sur le plan militaire, dès mars 2026, Emmanuel Macron a annoncé un renforcement de la coopération avec l'armée libanaise, avec la fourniture de véhicules de transport blindés et un soutien opérationnel et logistique. Sur le plan diplomatique, Paris s'est posé en protecteur de Beyrouth, multipliant les appels à Israël pour qu'il « renonce à ses visées territoriales » et accélère son retrait du Sud-Liban, tout en exhortant le Hezbollah à cesser ses tirs. Macron a même promis que la France s'engagerait dans la reconstruction des zones dévastées.

LE BRAS DE FER DIPLOMATIQUE

 Le « bon flic, mauvais flic » avec Washington
Le rôle français ne se comprend qu'en miroir du rôle américain. Selon l'analyse de l'Institut Montaigne, Paris et Washington jouent vis-à-vis du Liban une partition de type « bon flic, mauvais flic ». À l'envoyé américain Tom Barrack revient le rôle de la menace : avertir le Liban qu'il sera « laissé en arrière » s'il refuse de désarmer le Hezbollah - quitte à laisser Israël s'en charger. À la diplomatie française revient celui du recours : relayer les demandes du président libanais Joseph Aoun de faire pression sur Israël, et proposer les services de Paris pour transférer le contrôle des points d'occupation à l'armée libanaise.
Ce « tango des puissances occidentales » a déjà produit un compromis majeur. Alors qu'Israël et les États-Unis voulaient voir expirer le mandat de la FINUL dès 2025, le Liban et la France obtenaient sa prolongation. Résultat : le Conseil de sécurité a prorogé ce mandat « une dernière fois » jusqu'à la fin 2026. Et Paris se dit désormais prêt à maintenir des soldats au Liban même après le départ de la FINUL, en concertation avec les autorités locales - signe que la France ne compte pas lâcher prise.

LES INTÉRÊTS AMÉRICAINS : DÉSARMER LE HEZBOLLAH, CONTENIR L'IRAN

Pour Washington, l'enjeu libanais s'inscrit dans une stratégie régionale plus large : affaiblir durablement l'Iran et ses relais. Le Hezbollah étant le plus puissant de ces relais, son désarmement est devenu l'objectif central de la diplomatie américaine. Le secrétaire d'État Marco Rubio l'a martelé encore le 19 juin, lors d'un entretien avec le président Aoun : la nécessité de désarmer le Hezbollah, et le soutien des États-Unis à « la création d'un État libanais pleinement souverain, en paix avec tous ses voisins ».

Mais l'aide américaine a ses limites, et elles sont révélatrices. Comme l'a reconnu Tom Barrack lui-même, les milliards investis pour soutenir l'armée libanaise - on parle d'un plan de plusieurs milliards de dollars sur deux décennies - ont une vocation exclusive : permettre à cette armée de s'opposer au Hezbollah, et en aucun cas de défendre la frontière qu'elle partage avec Israël. Autrement dit, Washington arme Beyrouth contre l'ennemi intérieur, pas contre les frappes venues du sud. Une asymétrie qui en dit long sur la hiérarchie des priorités américaines.

LA TRÊVE DU 19 JUIN TIENDRA-T-ELLE ?

C'est la question décisive, et la prudence s'impose. Car ce cessez-le-feu, le plus récent d'une longue série, présente d'emblée les mêmes fragilités que les précédents : quelques heures à peine après son entrée en vigueur, deux personnes ont été tuées dans une frappe de drone dans le sud du Liban, selon un média d'État libanais. Le schéma qui a fait échouer toutes les trêves précédentes est donc déjà à l'œuvre.

Trois facteurs détermineront la suite, et aucun n'est acquis :

 Les négociations de Washington (23-25 juin). Pour la première fois, Libanais et Israéliens discutent directement, à haut niveau - ce que la diplomatie française qualifie d'« historique ». Un succès consoliderait la trêve ; un échec rouvrirait la voie à l'escalade.

 La question du désarmement. C'est le nœud du conflit. Tant que le Hezbollah conservera son arsenal, Israël invoquera un motif de frappe ; mais un désarmement imposé par la force menacerait la stabilité interne du Liban. L'équation reste, pour l'heure, insoluble.

 Le sort de la guerre régionale. Le cessez-le-feu libanais est suspendu à l'accord de cessation des hostilités conclu entre les présidents américain et iranien. Si cette désescalade plus large tient, le Liban en bénéficiera ; si elle vacille, il replongera.

 Le Liban est le miroir d'un Moyen-Orient où aucune guerre n'est jamais tout à fait locale. Ce qui se joue dans les villages du Sud dépend de Téhéran, de Washington, de Jérusalem et de Paris autant que de Beyrouth. La trêve du 19 juin n'est ni une paix, ni une illusion : c'est une fenêtre, étroite et incertaine, dont l'ouverture dépendra des négociations de Washington et de la solidité d'un désarmement aussi nécessaire qu'explosif. Pour la France, l'enjeu est double et intime : protéger un pays ami auquel l'unit une longue histoire, et honorer la mémoire d'un soldat tombé sous casque bleu. Reste une certitude, par-delà les manœuvres des puissances : tant que 82 000 déplacés ne pourront pas rentrer chez eux, et tant que les civils compteront leurs morts au lendemain de chaque « cessez-le-feu », la paix ne sera qu'un mot sur un communiqué. C'est à eux, les sans-voix de cette guerre, que devrait d'abord penser la diplomatie.
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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