jeudi 09 juillet 2026, 00:54 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Picardie sonne l'alarme : les parents se rebellent contre une fermeture de classe jugée incompréhensible Face au Paraguay, la France triomphe par ses valeurs contre le racisme et la haine France sous cloche de verre - la canicule mange le territoire département par département Planoise - une voiture récente part en flammes sur un parking, des policiers entrent dans les immeubles Baptiste Gerfaud Valentin, 22 ans, tué par la montagne qu'il défendait Morte pour ne jamais parler : la suspecte de l'attentat de Monaco exécutée en Ukraine, un officier du renseignement aux aveux Listeria : Grand Frais rappelle sept références de saumon et de truite fumés dans toute la France Marine Le Pen, condamnée et candidate Détroit d'Ormuz - la paix impossible La Poste à Besançon : cinq jours de résistance rue Gambetta
Société

Le harcèlement de rue : entre peur, silence et impunité

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Le harcèlement de rue : entre peur, silence et impunité

Des milliers de femmes témoignent chaque jour en ligne des agressions et comportements subis dans la rue. La Police nationale leur répond en leur proposant l'application Ma Sécurité. Enquête sur ce que cet outil peut faire, ce qu'il ne peut pas faire, et ce qui manque vraiment.

Un post de la Police nationale, publié récemment sur les réseaux sociaux, reconnaît ce que beaucoup de femmes vivent au quotidien. "De nombreuses femmes dénoncent aujourd'hui sur les réseaux sociaux des situations de harcèlement de rue et des comportements inappropriés", écrivent les forces de l'ordre. Puis vient l'invitation à signaler, à appeler le 17, à utiliser l'application Ma Sécurité. Entre la réalité de la rue et l'efficacité de ces outils, le fossé reste immense.

Elle rentre du travail, il est 15 heures, pas même la nuit. Dans le bus, un homme s'installe à côté d'elle, occupe tout l'espace, la compresse contre la vitre. Puis il lui dit une chose qu'elle n'oubliera pas. Elle l'a racontée des années plus tard dans un témoignage collecté par la Bibliothèque publique d'information : "Je me suis dit, là, ça peut devenir violent. Ce ne sont pas juste des mots." Elle n'a pas porté plainte. Comme la grande majorité des victimes.

La rue, premier espace de la peur

Les chiffres de l'Observatoire national des violences faites aux femmes, publiés en novembre 2025, sont brutaux. En 2023, 1 371 000 femmes majeures en France ont déclaré avoir été victimes de harcèlement sexuel, d'exhibition sexuelle ou de l'envoi non sollicité d'images à caractère sexuel. Cela représente une femme toutes les vingt-trois secondes.

Parmi elles, un tiers n'en a parlé à personne. Ni à leurs proches, ni aux autorités, ni sur les réseaux sociaux. La parole, même en ligne, reste minoritaire face au silence.

La rue n'est pas qu'un espace de passage. Elle est, pour des millions de femmes en France, un territoire de calcul permanent. Les données de 2024 le montrent sans ambiguïté : 79 % des femmes ont déjà eu peur de rentrer seules le soir. 58 % ont renoncé à sortir ou à voyager seules. 54 % ont modifié leur façon de s'habiller par crainte de commentaires. 37 % ont refusé de prendre les transports en commun seules.

Plus de 80 % des femmes interrogées dans plusieurs études successives déclarent avoir déjà subi du harcèlement de rue. Ce n'est pas une minorité. C'est une majorité silencieuse qui adapte chaque jour son existence à la peur d'autrui.

"J'ai l'impression d'évoluer en permanence sur un champ de mines." - Témoignage anonyme de victime de harcèlement de rue, collecté par la Bibliothèque publique d'information, 2025

Les réseaux sociaux avant la police : pourquoi les femmes témoignent là Depuis plusieurs années, les témoignages de harcèlement de rue se multiplient sur Instagram, TikTok et X. Des comptes entiers y sont dédiés, comme "Dis bonjour sale pute" ou "Toute nue dans la rue", lancés en 2020. Des dizaines de milliers d'abonnées. Des milliers de témoignages documentés.

Ce phénomène n'est pas un caprice générationnel. Il répond à une réalité simple : les femmes qui subissent ne font presque jamais de signalement officiel. Selon les données du ministère de l'Intérieur, seulement 7 % des victimes de violences sexuelles déposent une plainte. Pour le harcèlement de rue, le chiffre est encore plus bas.

Les raisons sont multiples. La peur de ne pas être crue. La honte, encore présente malgré tout. Le sentiment que les faits ne sont "pas assez graves" pour mobiliser la police. La conviction que rien ne se passera. Et surtout : l'impossibilité de prouver quelque chose qui s'est passé en quelques secondes, dans la rue, sans témoin.

Les réseaux sociaux offrent ce que la justice ne peut pas : une écoute immédiate, une communauté qui valide l'expérience, et une visibilité collective. Ce n'est pas un remplacement du signalement officiel. C'est un aveu d'impuissance face à un système que beaucoup de victimes jugent inaccessible.

Ma Sécurité : ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas L'application Ma Sécurité, lancée par le ministère de l'Intérieur en 2022, est disponible gratuitement sur Android et iOS. Elle propose plusieurs fonctionnalités concrètes.

Un chat en temps réel avec un policier ou un gendarme, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. La possibilité de déposer une plainte en ligne, partiellement ou totalement dématérialisée, pour des faits de vol, de violence, de harcèlement ou d'escroquerie. Des fiches de prévention sur le harcèlement, les violences sexuelles et sexistes, la sécurité numérique et l'habitat. Une carte des commissariats et brigades de gendarmerie à proximité.

Pour les victimes de cyberharcèlement, la plateforme numérique PNAV, accessible depuis l'application, permet d'échanger avec des policiers et gendarmes formés à ces situations. À l'issue du signalement, les victimes peuvent être accompagnées dans le dépôt d'une plainte, puis orientées vers des services de justice, des psychologues ou des structures d'aide juridique.

Ce que l'application ne peut pas faire est tout aussi important à comprendre. Elle ne déclenche pas d'intervention immédiate, le 17 reste le numéro d'urgence pour cela. Elle ne remplace pas une plainte formelle pour des faits graves. Et surtout, elle ne résout pas le problème fondamental du harcèlement de rue : prouver des actes qui se passent en quelques secondes, souvent sans preuve.

Un signalement sur Ma Sécurité peut contribuer à documenter des faits, à identifier des zones géographiques à risque, et à accompagner une victime dans ses démarches. Mais il ne conduit pas automatiquement à une sanction de l'auteur.

Loi Schiappa, six ans après  un bilan en demi-teinte La France a été le premier pays au monde à permettre la verbalisation sur-le-champ du harcèlement de rue. La loi du 3 août 2018, portée par Marlène Schiappa, a créé le délit d'outrage sexiste. Les amendes vont de 90 à 750 euros, avec des circonstances aggravantes possibles.

En mars 2020, moins de dix-huit mois après l'entrée en vigueur de la loi, 1 292 amendes avaient été délivrées sur l'ensemble du territoire. En 2021, les statistiques du ministère de l'Intérieur relevaient 2 300 infractions, une hausse de 64 % par rapport à 2020. 91 % des victimes étaient des femmes, et près des deux tiers avaient moins de 30 ans.

Mais la progression des chiffres masque une limite structurelle. Pour infliger une amende, l'agent des forces de l'ordre doit constater l'infraction en flagrant délit. Il doit être là, au bon moment, dans la bonne rue. Avec plusieurs millions de faits estimés chaque année, et quelques milliers d'amendes délivrées, le décalage est vertigineux.

Le député Bernard Perrut avait posé la question directement à l'Assemblée nationale : "Le bilan de cette nouvelle infraction n'est pas vraiment concluant, puisque depuis son entrée en vigueur, seules 1 300 amendes ont été délivrées." Et d'ajouter la crainte que certaines infractions de catégorie plus grave aient été requalifiées en outrage sexiste, minimisant ainsi la gravité des actes.

"Le bilan de cette nouvelle infraction n'est pas vraiment concluant, puisque depuis son entrée en vigueur, seules 1 300 amendes ont été délivrées."  M. Bernard Perrut, député du Rhône, question écrite à l'Assemblée nationale

Ce qui fonctionne vraiment : témoins, espace, éducation Les chercheurs et les associations travaillant sur le sujet convergent vers plusieurs constats.

Le rôle des témoins est déterminant. Les études montrent que la présence d'un témoin qui intervient, même de façon discrète, réduit significativement la durée et l'intensité d'un épisode de harcèlement. Des formations à l'intervention bienveillante des témoins existent depuis plusieurs années en France, portées notamment par l'association Hollaback! Paris. Elles apprennent à désamorcer une situation sans confrontation directe.

L'aménagement de l'espace public joue également un rôle mesurable. L'éclairage des rues, la présence d'activités nocturnes dans les quartiers, la densité de commerces ouverts le soir : autant de facteurs qui modifient la perception du risque et l'occurrence des comportements inappropriés. La sécurité urbaine n'est pas seulement une affaire de police, c'est aussi une affaire d'urbanisme.

L'éducation dans les établissements scolaires constitue le levier le plus structurel. Les programmes d'éducation à l'égalité femmes-hommes, intégrés dans les curricula depuis plusieurs années, visent à modifier les représentations dès l'adolescence. Leur efficacité dépend de la régularité et de la qualité de leur mise en oeuvre, qui varient considérablement selon les établissements.

Entre signalement et résolution : le chemin reste long Le post de la Police nationale qui invite les femmes à signaler sur Ma Sécurité est un geste de reconnaissance. Il dit : nous voyons ce qui se passe sur les réseaux, et nous vous proposons un canal officiel.

Mais il ne résout pas la question de fond. Signaler ne suffit pas si le système ne peut pas traiter les signalements à l'échelle du phénomène. Et le phénomène, c'est 1 371 000 femmes victimes par an, pour quelques milliers d'amendes.

L'application Ma Sécurité est un outil utile pour accompagner une victime dans ses démarches, pour l'orienter, pour l'informer de ses droits. Elle peut faciliter le premier pas vers un signalement pour des femmes qui n'auraient jamais poussé la porte d'un commissariat. Ce n'est pas rien.

Mais le harcèlement de rue est un phénomène de masse qui demande des réponses de masse. La formation des témoins. La transformation des espaces publics. L'éducation à l'égalité dès le plus jeune âge. Des moyens humains suffisants pour traiter les signalements. Et une culture collective qui cesse de banaliser ce que des millions de femmes subissent chaque jour.

L'application est une fenêtre. Ce dont on a besoin, c'est d'une porte.

L'Appel
Partager :

À lire aussi

100%