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Déserts médicaux : faut-il obliger les médecins à s’installer là où l’on manque ?

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Déserts médicaux : faut-il obliger les médecins à s’installer là où l’on manque ?

Six millions et demi de Français n'ont plus de médecin traitant. Douze jours d'attente pour un généraliste, plusieurs mois pour un spécialiste : l'accès aux soins se délite, y compris en Bourgogne-Franche-Comté. Pour enrayer la crise, une proposition de loi, dite « loi Garot », veut encadrer la liberté d'installation des médecins. Mesure de justice ou fausse solution ? Le 11 juin, le Sénat a refusé de trancher. L'Appel décrypte une fracture française - du côté des patients.

C'est devenu l'un des premiers motifs de colère des Français, et l'un des plus intimes : ne pas trouver de médecin. Pas un médecin de luxe, ni un spécialiste rare - un simple généraliste, pour soi, pour son enfant, pour ses parents âgés. En 2026, ils sont environ 6,4 millions à n'avoir aucun médecin traitant déclaré, selon l'Assurance Maladie. Parmi eux, des centaines de milliers de malades chroniques. Le délai moyen pour décrocher un rendez-vous chez un généraliste a triplé en sept ans, passant de quatre à douze jours. Et dans certains territoires, c'est bien pire. Face à ce naufrage, une question explosive divise le pays, les médecins et le Parlement : faut-il forcer les médecins à exercer là où l'on manque ? C'est tout l'enjeu de la « loi Garot ».

UNE FRACTURE SANITAIRE QUI N'ÉPARGNE PLUS PERSONNE

Longtemps, on a cru le « désert médical » réservé aux campagnes les plus reculées. C'est fini. La pénurie frappe désormais les villes moyennes, les banlieues, et jusqu'à certains quartiers de grandes agglomérations. Selon une donnée reprise jusqu'au sommet de l'État, près de 87 % du territoire national serait aujourd'hui en situation de fragilité médicale. Un Français sur dix vit dans une commune où voir un généraliste relève du défi.

Les délais disent la réalité mieux que tout discours. Pour un cardiologue, il faut désormais patienter en moyenne plus de trois mois, contre moins de deux il y a sept ans. Pour un dermatologue, plus de quatre mois. Dans certaines régions, l'attente grimpe à six mois pour un spécialiste. Conséquence directe : des patients renoncent à se soigner, et les services d'urgence se retrouvent saturés par des malades qui n'ont, littéralement, nulle part où aller.

LE PARADOXE QUI DÉROUTE

 Plus de médecins, et pourtant moins de soins

Voici ce qui rend la crise si difficile à comprendre - et à résoudre. Le nombre total de médecins n'a jamais été aussi élevé : la France comptait plus de 241 000 médecins en activité début 2025, soit près de 12 % de plus qu'en 2010. Comment, alors, peut-on manquer de médecins partout ?

La réponse tient en deux mouvements de fond. D'abord, la population vieillit et se soigne davantage, tandis que les médecins eux-mêmes partent massivement à la retraite, sans toujours être remplacés. Ensuite, et surtout, le nombre de généralistes libéraux - ceux qui ouvrent un cabinet de quartier - s'est effondré de près de 19 % depuis 2010, atteignant un plancher historique. La crise n'est donc pas tant une pénurie de médecins qu'une désaffection pour la médecine générale de proximité, et une concentration des praticiens dans les zones déjà bien dotées, souvent au soleil. Les effets du relèvement du « numerus clausus » - le quota d'étudiants admis - ne se feront pas sentir avant le début des années 2030.
LA « LOI GAROT » : DE QUOI PARLE-T-ON ?

C'est dans ce contexte qu'intervient la proposition de loi portée par le député socialiste de la Mayenne, Guillaume Garot. Son idée, défendue par un groupe transpartisan de parlementaires, est aussi simple que controversée : pour combler les déserts, il faut désormais réguler l'installation des médecins, plutôt que de seulement les inciter à coups de primes.

Concrètement, le mécanisme le plus discuté prévoit que, dans les zones déjà bien pourvues en médecins, une nouvelle installation ne serait autorisée que si un médecin de la même spécialité cesse son activité - un système dit du « un pour un » -, ou en échange d'un engagement à exercer une partie de son temps dans un désert médical. L'autorisation serait délivrée par l'Agence régionale de santé (ARS). Le texte a été adopté une première fois par l'Assemblée nationale en mai 2025, malgré l'avis défavorable du gouvernement.

LE CHOC DES ARGUMENTS

| Justice territoriale contre liberté médicale

Le débat oppose deux visions également sincères, et c'est ce qui le rend si vif. Du côté des partisans, l'argument est celui de l'égalité : l'accès aux soins est un droit, et il n'est pas tolérable que des territoires entiers soient abandonnés pendant que d'autres regorgent de médecins. Pour Guillaume Garot, revenir sur la liberté d'installation est « le seul moyen » d'endiguer la désertification, et laisser la question de côté reviendrait à nourrir le « sentiment d'abandon » des territoires.
Du côté des opposants - une grande partie des médecins, et notamment des jeunes -, la régulation est vécue comme une contrainte injuste, voire dangereuse. Leur crainte : qu'une installation forcée n'aggrave le mal en décourageant les vocations, déjà fragiles, pour une médecine générale en souffrance. Plusieurs syndicats dénoncent un « mauvais diagnostic » menant à un « mauvais remède ». Leur raisonnement mérite d'être entendu : obliger un médecin à s'installer dans une zone qu'il n'a pas choisie ne garantit pas qu'il y restera, ni qu'il y soignera dans de bonnes conditions. Certains experts résument le risque d'une formule : déshabiller Pierre pour habiller Paul.
« Laisser la question hors du débat, c'est laisser prospérer le sentiment d'abandon des services essentiels à la vie quotidienne. »

Guillaume Garot, député de la Mayenne, auteur de la proposition de loi 11 JUIN : LE SÉNAT BOTTE EN TOUCHE

Le bras de fer a connu un épisode décisif - et révélateur - le 11 juin 2026. Ce jour-là, le Sénat devait examiner la proposition Garot. Mais la chambre haute, à majorité de droite et historiquement attachée à la liberté des médecins, avait déjà, en commission, vidé le texte de sa mesure la plus contraignante. Les sénateurs lui préfèrent une approche plus souple, inspirée d'un texte concurrent du sénateur Philippe Mouiller : non pas une interdiction d'installation, mais un simple « engagement d'exercice partiel » des généralistes dans les zones sous-dotées.

Faute de temps, l'examen n'a même pas pu aller à son terme. Résultat : deux propositions de loi - celle de Garot, régulatrice, et celle de Mouiller, incitative - s'enlisent désormais entre Assemblée et Sénat, sans qu'aucune ne l'emporte. La crise, elle, n'attend pas. Et ce blocage parlementaire illustre l'incapacité du pays à choisir entre deux philosophies : contraindre, ou convaincre.

QUELLES AUTRES SOLUTIONS SUR LA TABLE ?

La régulation n'est pas la seule piste. En avril 2025, un « Pacte de lutte contre les déserts médicaux » a été lancé, misant plutôt sur l'incitation et l'organisation. Parmi les mesures engagées ou annoncées :
• L'identification de 151 territoires prioritaires - des « zones rouges » - où des médecins volontaires assurent des consultations, indemnisés environ 200 euros par jour.
La création d'une quatrième année d'internat de médecine générale, avec le déploiement de « docteurs juniors » sur le terrain à partir de fin 2026.

Le développement des assistants médicaux, qui déchargent les médecins des tâches administratives pour leur permettre de voir plus de patients.

 Le recours à la téléconsultation et aux centres de santé à tarifs maîtrisés, pour les situations qui le permettent.

Ces dispositifs ont un mérite : ils ne braquent pas les médecins. Mais ils souffrent, selon plusieurs analystes, d'un angle mort : à quoi bon construire une maison de santé flambant neuve si aucun praticien ne veut venir y exercer ? L'incitation a ses limites, là où la contrainte a ses dangers.

VU DE BOURGOGNE-FRANCHE-COMTÉ

 Une région en première ligne

Pour les habitants de notre région, ce débat n'a rien d'abstrait. La Bourgogne-Franche-Comté figure parmi les territoires les plus menacés, pour une raison démographique précise : elle compte une forte proportion de médecins âgés de plus de 55 ans, dont les départs en retraite ne sont pas remplacés. Le sablier se vide plus vite qu'ailleurs.

Les chiffres locaux sont parlants. Une question écrite déposée au Sénat le 31 mars 2026 documente qu'en Bourgogne-Franche-Comté, le délai moyen pour obtenir un rendez-vous chez un pédiatre atteint six semaines, contre trois dans la plupart des autres régions - le double. Dans un territoire qui vieillit, où les hivers sont rudes et les distances parfois longues, l'éloignement d'un médecin n'est pas un simple désagrément : c'est un risque sanitaire réel, en particulier pour les personnes âgées et les familles modestes, celles qui ne peuvent ni payer un dépassement d'honoraires, ni faire des kilomètres pour consulter.

 Au terme de ce tour d'horizon, une chose est sûre , le scandale n'est pas dans le débat, mais dans l'attente. Pendant que parlementaires et syndicats s'affrontent sur la bonne méthode - réguler ou inciter -, des millions de Français, et parmi eux beaucoup des plus fragiles, restent sans médecin. Les deux camps ont leur part de raison , on ne soigne pas durablement un territoire avec des médecins contraints et malheureux, mais on ne peut pas non plus laisser la seule loi du marché décider qui aura accès aux soins et qui en sera privé. La vérité est qu'aucune mesure unique ne suffira , ni la coercition seule, ni la prime seule. Il faudra du courage politique pour combiner les outils - et du temps, beaucoup de temps, avant que les nouvelles générations de médecins ne comblent le vide. En attendant, ce sont les patients qui paient, en jours d'attente, en renoncements, en angoisse. Pour eux, et notamment pour les habitants de Bourgogne-Franche-Comté en première ligne, la question n'est pas de savoir qui, de l'Assemblée ou du Sénat, aura raison. Elle est de savoir quand, enfin, ils pourront voir un médecin. C'est cette urgence-là, et non les querelles de procédure, que L'Appel choisit de porter.

L'Appel
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