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Un artiste yéménite : La France respire le beau dans les moindres détails

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Un artiste yéménite : La France respire le beau dans les moindres détails

Un artiste yéménite : La France respire le beau dans les moindres détails

L'ART - GRAND REPORTAGE EXCLUSIF

Radfan Al-Mohamadi : « Là où les armes font taire, le pinceau continue de parler »

Peintre, fondateur, professeur - ce Yéménite de Sanaa mène depuis trente ans un combat singulier : résister à l'obscurantisme par la beauté, et restituer au monde le visage humain d'un pays englouti sous les images de guerre.

Il n'avait pas prévu d'être peintre. Ce sont des places manquantes dans d'autres sections d'un institut industriel de Taïz qui ont scellé son destin. Trente ans plus tard, Radfan Al-Mohamadi figure parmi les voix artistiques les plus engagées du Yémen - un homme qui peint la guerre pour ne pas y succomber, qui enseigne l'art pour résister à l'obscurantisme, et qui rêve d'exposer à Paris le vrai visage de son pays meurtri. Rencontre avec un artiste dont les toiles n'ont pas besoin de traducteur.

Ce jour-là, les couloirs de l'Institut professionnel industriel de Taïz débordaient de jeunes gens venus s'inscrire dans les filières « sérieuses ». La menuiserie, la mécanique, la topographie - toutes complètes. Un employé lui a suggéré de prendre provisoirement un siège dans la classe des beaux-arts, juste pour ne pas repartir les mains vides. Quelques semaines plus tard, Radfan Al-Mohamadi avait tout oublié de la menuiserie. La peinture l'avait avalé.

Un menuisier raté, un peintre né

Au départ, rien ne le destinait à la peinture. Ses parents auraient préféré « quelque chose de concret, un métier qui nourrit son homme rapidement ». La pression familiale, le manque de revenus des premières années, les doutes qui rodent autour de tout jeune artiste - tout cela aurait pu l'éloigner des ateliers et des toiles. Mais ses professeurs à l'Institut ont vu en lui ce que lui-même ne soupçonnait pas encore. Leur soutien patient a ancré chez lui une conviction qui ne l'a jamais quitté : l'art n'est pas un caprice, c'est une nécessité. « Quand les conditions matérielles ont commencé à s'améliorer, mes parents ont fini par comprendre. Et ce jour-là, leur soutien a tout changé. »
La peinture yéménite dans laquelle il s'est formé porte en elle l'empreinte brûlante de la terre. Des couleurs chaudes, des ocres que l'on dirait extraits des murs de pisé de Sanaa, des lumières qui descendent en pente raide des montagnes de Taïz pour incendier la toile. « Mon style s'est construit naturellement dans le prolongement de la tradition enseignée par mes maîtres, eux-mêmes pétris de cet environnement. » Un héritage reçu, qu'il ne cesse depuis de retravailler, d'ouvrir, d'interroger.

Entre Monet et Taïz, la même soif de lumière

Se définir reste pour lui un exercice délicat. « Je suis un peintre expérimental, dit-il, choisissant ses mots avec soin. Je me déplace entre les écoles - l'impressionnisme, le surréalisme - mais ma dominante reste le réalisme et l'impressionnisme. » C'est vers Claude Monet, Edgar Degas et Édouard Manet qu'il se tourne quand on lui parle de la France. Leur façon de capturer la lumière fugace, de saisir l'instant avant qu'il ne se décompose en souvenir - cette approche résonne directement avec la façon dont il a appris à regarder son propre pays.
« La France est, historiquement, la plus grande incubatrice du mouvement artistique européen. Presque tous les grands maîtres mondiaux ont dû passer par ses musées et ses galeries pour s'imposer. » Ce rayonnement de l'art sur le quotidien des Français ne lui échappe pas non plus. « La société française respire le beau dans les moindres détails de la vie. Ce contact permanent avec l'art a forgé une sensibilité collective et une élégance du comportement qu'on perçoit jusque dans la façon dont les gens se comportent dans la rue. »
Il y a cependant une ligne de fracture chromatique entre les deux traditions. « Les écoles artistiques different selon l'environnement, dit-il. La peinture orientale tend naturellement vers les couleurs chaudes - c'est l'effet direct du climat et de la lumière qui entourent l'artiste. La peinture européenne, elle, incline vers les teintes plus froides, plus diffuses. » Mais il nuance aussitôt : les peintres français, eux, font exception à toute généralisation. Leur palette est d'une diversité stupéfiante, traversée par des écoles qui coexistent et se contredisent.
Il relève avec finesse un fait que les manuels d'histoire de l'art omettent souvent : les peintres orientalistes européens - ces voyageurs du XIXe siècle qui sont allés peindre l'Égypte, le Maghreb et le monde arabe - ont souvent rapporté dans leurs bagages des palettes transformées, brûlées par des soleils qu'ils n'avaient jamais vus. « En se confrontant à la chaleur et à la lumière de l'Orient, les artistes européens ont élargi leur spectre chromatique. » L'influence, croyait-on, allait de Paris vers le monde. En réalité, elle a toujours circulé dans les deux sens.
« Presque tous les grands maîtres mondiaux ont dû passer par Paris pour s'imposer. La France reste la plus grande incubatrice artistique que l'Europe ait connue. »

Ce que Paris ignore encore du Yémen

Si Radfan Al-Mohamadi pouvait adresser un seul message au public français, ce serait celui-ci : « Le Yémen possède un trésor culturel immense, des artistes professionnels, et une société qui aspire à la paix par nature et rejette la violence. » Ce que montrent les écrans de télévision et les réseaux sociaux n'est pas le vrai visage du Yémen. C'est le visage de la guerre - imposé, déformé, répété jusqu'à l'obsession. « En temps de crise, le bruit des balles voyage toujours plus vite et plus loin que le bruit d'un pinceau. Mais le pinceau dure plus longtemps. »
Car le stéréotype qu'il combat depuis des années est précis : l'image d'un Yémen réduit à ses armes et à ses affrontements. La réalité qu'il connaît est tout autre. « Le Yéménite cultivé connaît les rues de Paris et ses musées autant qu'il connaît les ruelles du Caire et ses artistes. Il a une conscience profonde des peintres de la Renaissance et de leur influence sur la civilisation européenne. » Il cite comme preuves tangibles l'architecture yéménite unique au monde et ses ornements, mais aussi les terrasses agricoles construites à la main dans la roche des montagnes - preuve que l'homme yéménite a bâti une civilisation en altitude, bien avant que le monde ne s'en souvienne.

Et puis, il y a les ponts qui ont déjà existé. Avant que la guerre ne ravage tout, le Centre culturel français de Sanaa jouait un rôle décisif : il organisait des activités artistiques yéménites, tissait un réseau solide entre les deux scènes créatives, et permettait à de nombreux artistes yéménites de participer à des manifestations culturelles en France. Ces ponts-là ont été construits brique par brique. La guerre les a ébranlés. Elle ne les a pas détruits.

« Ce que montrent les écrans n'est pas le vrai Yémen. Le vrai Yémen, c'est celui de la mémoire vivante, des terrasses taillées dans la roche et des bras naturellement ouverts à l'autre. »

Peindre le Yémen quand les bombes tombent

Ce sont ses toiles de guerre qui lui tiennent le plus à cœur. Al-Yaman al-Sa'id a commencé à prendre forme dans son atelier au moment précis où les premières bombes tombaient sur Sanaa, en mars 2015. Il a posé le pinceau en 2016. Un an de travail. Dans cette toile, le contraste est vertigineux : d'un côté, l'image d'un pays dans lequel il faisait encore bon vivre ; de l'autre, la fracture. « Ce tableau condense la douleur de l'homme yéménite. Il documente la transition d'un état de sécurité et de stabilité vers la peur et l'angoisse. » Une toile contre l'amnésie.
Il évoque aussi Wadi Bana - dhikrat al-ghusn, hommage pictural à l'une des vallées les plus chantées de la mémoire collective yéménite. Le tableau a provoqué un retentissement qu'il n'avait pas anticipé : des milliers de partages, des commentaires d'exilés de Lagos à Berlin qui reconnaissaient dans ses couleurs les sons et les odeurs d'une enfance inaccessible. « Cette toile a touché la mémoire collective des Yéménites », dit-il simplement, comme si cela suffisait à résumer tout le reste.
Mais c'est aussi le Yémen d'avant la guerre qu'il ressuscite méthodiquement : les danses populaires, les costumes brodés qui varient d'une région à l'autre comme autant d'alphabets textiles, les tours de pisé de la vieille Sanaa, les terrasses agricoles creusées à la main dans la roche des montagnes. « Je veux montrer aux Français que le Yémen n'est pas ce pays d'armes et d'affrontements que montrent les écrans, dit-il avec une intensité tranquille. Le Yémen possède une mémoire civilisationnelle extraordinaire. »

L'atelier comme sanctuaire

Son atelier à Sanaa est bien plus qu'un espace de travail. C'est son être même - un sanctuaire où le bruit extérieur cesse d'exister, où les émotions trouvent enfin une forme visible et permanente. Le rituel qui précède chaque session de peinture est d'une sobriété presque monastique : une tasse de café, de la musique. Puis le silence s'installe, et avec lui la concentration. « Parfois, après avoir avancé longuement sur une toile, je m'assieds en face d'elle et je la fixe longtemps. Je chasse les erreurs qui résistent. Ou simplement je savoure - dans une solitude absolue, loin de tout ce qui distrait. »

En 2012, écarté de la direction de la Maison des arts de Taïz, il a pris la décision la plus fondatrice de son parcours : quitter Taïz, s'installer à Sanaa, fonder le Forum arabe des arts. Une institution indépendante consacrée aux arts plastiques yéménites - capable d'organiser des événements locaux et internationaux, de tisser des réseaux entre artistes d'horizons différents, de donner au mouvement pictural yéménite la visibilité qu'il méritait. C'était en 2012. La guerre n'avait pas encore tout emporté.

La beauté comme vaccin contre la haine

Il y a une thèse que Radfan Al-Mohamadi défend avec la fermeté de l'évidence : l'art est un vaccin contre l'extrémisme. « Planter l'art dans le cœur d'un enfant dès le plus jeune âge, c'est lui garantir un développement psychologique sain. La formation esthétique fabrique des êtres équilibrés. » Et cette conviction n'est pas abstraite - elle est forgée par des années d'observation. « Celui qui aime la musique et dont l'oreille s'est habituée aux harmonies haïra inévitablement le bruit des armes. Celui qui contemple une toile et s'émerveille de ses équilibres fuira instinctivement le chaos et la destruction. »
Son conseil aux jeunes - qu'ils soient yéménites ou français, qu'ils envisagent une carrière artistique ou non - est d'une netteté désarmante : « Développez votre sens du goût artistique, que vous soyez praticiens ou simples contemplateurs. Et plantez cette valeur dans vos enfants, faites-en une priorité. Car élever la sensibilité artistique est le seul vrai remède pour effacer les idées de violence, de haine et d'extrémisme des sociétés. »
Face à un environnement hostile - triple menace d'une société non-encourageante, d'un courant extrémiste et d'un pouvoir qui a fini par faire de la culture son adversaire officiel - il a fait de la transmission sa forme de résistance. Enseigner n'est pas pour lui une vocation paisible : c'est un acte militant. « Si nous abandonnons le terrain face à ceux qui combattent l'art, l'art mourra, et la société souffrira d'une sécheresse spirituelle. » Ses cours exigent trois choses : la maîtrise des fondamentaux académiques d'abord, la résilience face aux aléas ensuite, et la continuité par-dessus tout. Car beaucoup ne tiennent pas - happés par l'illusion précoce de la maîtrise, ils s'écrasent au premier silence du public.
« Celui qui aime la musique haïra inévitablement le bruit des armes. Celui qui contemple une toile fuira instinctivement le chaos. »

Le pinceau n'a pas besoin de visa

S'il lui fallait résumer en une seule phrase ce que l'art plastique peut faire que les mots ne peuvent pas, Radfan Al-Mohamadi dirait ceci : « C'est la seule langue universelle qui n'a pas besoin de traduction pour être comprise. » Les messages visuels traversent les frontières et atteignent les profondeurs humaines directement - sans passer par le filtre des langues ni par le tampon des administrations. Un tableau n'a pas besoin de visa.
C'est d'autant plus vrai dans une société comme la société française, que sa diversité culturelle rend à la fois plus complexe et plus riche. L'art, dit-il, est « une arme vivante pour défendre les causes humaines justes et les messages de paix et de coexistence ». Quelle que soit l'intensité des tensions entre les communautés, les artistes se retrouvent toujours du même côté - unis contre les fractures, porteurs d'un projet humain commun. Ce positionnement naturel de l'art lui donne une force immense : celle de construire la paix là où les mots ont échoué.
Sur la question du racisme et de la haine, sa conviction est totale. « L'art en son fond affine l'âme. Celui qui goûte l'art et l'adopte se trouve poussé par l'instinct même à rejeter le racisme et la haine. » Les artistes à travers l'histoire ont produit des œuvres innombrables qui appellent au respect des femmes, à l'égalité, et qui démolissent les murs de la haine entre les êtres humains. Ce n'est pas un discours, pas une leçon : c'est une expérience sensorielle qui transforme sans qu'on s'en rende compte.

Ses propres participations à des rassemblements artistiques internationaux - en Chine, en Algérie, dans des espaces partagés avec des artistes de toutes origines dont des Français - lui ont confirmé que l'art yéménite suscite une curiosité authentique quand il se montre. Il suffit de se montrer.

Quand la machine essaie de rêver

La question de l'intelligence artificielle appliquée à la création plastique ne le laisse pas indifférent. Il y voit « un outil à double tranchant » : une opportunité réelle pour le créateur qui cherche à explorer de nouvelles pistes visuelles et à bousculer ses propres habitudes - mais un piège redoutable pour celui qui s'y abandonne entièrement. « Si le peintre délègue à la machine la construction même de l'idée, ses compétences manuelles se figeront et sa pensée créatrice humaine s'atrophiera. »
Ce qui distingue, à ses yeux, l'œuvre humaine de l'œuvre algorithmique ne se laisse pas mettre en équation : c'est « l'âme et le ressenti ». La main qui trace une ligne sur la toile porte une charge émotionnelle, une expérience sensorielle irréductible, que nulle intelligence artificielle - aussi sophistiquée soit-elle - ne peut simuler. La machine peut fabriquer une image. L'artiste, lui, dépose un témoignage.

Et si Paris lui tendait les bras ?

On lui demande quelle ville française l'inspire le plus. La réponse est instantanée, comme si la question avait une évidence : « Paris, sans aucun doute. » La capitale qui abrite les plus grands musées de la Terre. La ville-creuset où toutes les cultures du monde viennent se fondre et se révéler. « Paris est pour moi le pèlerinage artistique par excellence - la destination la plus importante et la source principale de toute nourriture visuelle. » Cette conviction n'est pas sentimentale. Elle est professionnelle, presque méthodique.
Si on lui demandait de peindre la France sur une seule toile, il ne peindrait pas la Tour Eiffel. Il peindrait « l'âme de la France palpitante » - telle qu'elle se révèle dans l'architecture de ses musées anciens, dans les détails de ses rues vivantes, et dans la magie de ses paysages naturels qui ont inspiré les artistes du monde entier au fil des siècles. Ce serait une toile dense, habitée, qui respire.
Et si l'occasion lui était donnée d'exposer à Paris - cette ville qu'il contemple de loin depuis des années -, c'est un tout autre Yémen qu'il apporterait dans ses bagages. « Je porterai avec moi le visage le plus pur et le plus beau du Yémen. » Les danses populaires, la diversité des costumes traditionnels selon les régions, les visages des gens bien qui inclinent par nature à la tolérance, à la paix et à l'accueil de l'autre. Pas le pays des armes. Le pays de la mémoire vivante.
Car voilà la conviction ultime sur laquelle repose son travail : l'art peut « présenter des messages visuels puissants qui rejettent la violence et la haine, qui élèvent les valeurs de tolérance religieuse et régionale, et qui démantèlent les penchants racistes au profit de la solidarité humaine ». C'est un projet à long terme, infiniment patient. Mais c'est le seul qui tient.
« Paris est pour moi le pèlerinage artistique par excellence - la ville où le monde entier vient déposer sa culture et la voir reflétée. »

Une toile contre toutes les guerres

On lui pose, en fin de rencontre, la question qui force les artistes à se dévoiler : dans un monde fracturé par les crises et les guerres, une seule peinture peut-elle changer la façon dont un être humain perçoit un autre ?

Il répond sans hésiter, avec la conviction tranquille de quelqu'un qui en a vu des preuves. « L'histoire le démontre : l'art a toujours été la première ligne de défense dans les grandes causes humaines et politiques. » Une toile a la capacité de démolir les représentations négatives et déformées que laissent les guerres - ces images qui collent à la peau d'un peuple et mettent des générations à s'effacer. Elle peut reconstruire à leur place des ponts d'empathie et de conscience, plus durables que bien des accords de paix.
Et s'il devait laisser un seul message aux générations qui viennent - aux jeunes Yéménites comme aux jeunes Français -, ce serait celui-ci, dit avec l'économie de mots du peintre habitué à tout exprimer sans parler : « Apprenez l'art. Pas forcément pour en vivre. Mais pour y trouver refuge, et pour que vos enfants grandissent en êtres humains. »

La dernière fois que les bombes sont tombées sur Sanaa, quelqu'un quelque part dans la ville a continué de peindre. C'est tout ce qu'il y a à comprendre.

Par la rédaction de L’APPEL - Khalid AL SHIBANI · L'Appel
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