248 victimes et dix ans de silence au sein du ministère de la Culture.
248 femmes droguées au diurétique dans les couloirs de l'État : l'affaire Nègre, sept ans d'impunité au cœur du ministère de la Culture
Violences institutionnelles
Un haut fonctionnaire, un flacon de Furosémide, un fichier Excel intitulé « Expériences P » - et le silence d'une institution qui a su, n'a pas agi, et attend encore d'être condamnée
Elle s'appelle Sylvie. Elle cherchait du travail en 2015. Elle avait posté sur les réseaux sociaux qu'elle était en recherche d'emploi. Un homme l'a contactée - un haut fonctionnaire du ministère de la Culture, qui lui proposait un « accompagnement ». Elle a présenté ses papiers à l'accueil du ministère. Elle a passé deux heures en entretien. Elle est sortie dans la rue, a marché, et n'a pas pu tenir. Elle a uriné dans un tunnel. L'homme l'a grondée, s'est approché d'elle en « prétextant la cacher avec une veste ». Ce n'est qu'en 2019, quand des policiers l'ont convoquée parce que son nom figurait sur un fichier Excel retrouvé dans l'ordinateur d'un certain Christian Nègre, qu'elle a compris ce qui lui était arrivé.
L'homme, le ministère et le médicament
Un DRH nommé Haut Fonctionnaire à l'Égalité - et qui photographiait ses victimes Christian Nègre n'était pas un inconnu des couloirs du ministère de la Culture. Entre 2009 et 2016, il en était le sous-directeur des politiques de ressources humaines - le DRH en pratique. Un poste de confiance, doté d'une autorité réelle sur les carrières, les recrutements, les affectations. Un poste qui donnait accès à des dizaines de femmes par an : candidates à un poste, jeunes recrues en entretien d'évaluation, fonctionnaires en bilan de mission.
Ses collègues le connaissaient sous un autre nom. Dès 2009-2010, il était surnommé « le photographe » - parce qu'il photographiait les femmes à leur insu pendant les réunions. Ses supérieurs le savaient. Personne n'a rien fait. Et en novembre 2013, avec une ironie qui dépasse la fiction, Christian Nègre a été nommé Haut Fonctionnaire à l'Égalité au sein du Conseil de la même institution qui tolérait ses agissements depuis quatre ans.
Son mode opératoire était rodé avec une précision clinique. Il recevait une femme en entretien professionnel - recrutement, accompagnement de carrière, bilan de mission. Il lui proposait un café ou un thé, dans lequel il glissait du Furosémide - un diurétique puissant, délivré uniquement sur ordonnance en France, qu'il achetait sur internet sous le nom de Diurin-40, un médicament sans autorisation de mise sur le marché. Il conduisait ensuite la femme hors du ministère pour une « balade » dans Paris. Et il attendait.
« Il reçoit une femme en entretien, lui propose un café ou un thé dans lequel il glisse du Furosémide, un diurétique. Il l'emmène ensuite se balader dans Paris, attendant que le diurétique fasse effet, forçant ses victimes à uriner dans la rue, sous son regard, voire à s'uriner dessus. »
Les Potiches • Investigation sur l'affaire Nègre
Le fichier Excel : « Expériences P »
181 entretiens consignés, photographiés, commentés - entre 2009 et 2015 C'est le document qui a tout fait basculer. En juin 2018, un collègue surprend Christian Nègre en train de photographier sous une table les jambes de la sous-préfète de Moselle lors d'une réunion à la Direction régionale des affaires culturelles du Grand Est, où il a été muté en 2016. La dénonciation de ce collègue déclenche sa mise à pied, puis une enquête interne. Et c'est cette enquête qui mène à l'ordinateur - et au fichier.
Dans l'ordinateur de Christian Nègre, les enquêteurs de l'administration - et plus tard ceux du parquet - trouvent un fichier Excel intitulé « Expériences P ». Il contient la liste de ses victimes. Leurs noms. Des photographies. Et des commentaires détaillés sur leurs réactions physiologiques aux diurétiques. Cent quatre-vingt-et-un entretiens réalisés avec des femmes, répertoriés entre mai 2009 et septembre 2015. À côté du fichier : un flacon de Diurin-40 et quatre pochettes contenant du Furosémide.
La froideur bureaucratique de ce document - une feuille de calcul, des colonnes, des données - dit quelque chose d'insupportable sur la nature des actes commis. Ce n'était pas une pulsion incontrôlée. C'était une pratique méthodique, documentée, conservée. Comme le travail d'un fonctionnaire appliqué.
Les alertes ignorées
2011, 2015, 2016 : trois occasions de l'arrêter - trois fois l'État a regardé ailleurs
La chronologie des alertes ignorées est l'élément le plus accablant de cette affaire pour l'institution. Elle commence dès juin 2011. Alizée, jeune recrue du ministère, est reçue par Christian Nègre pour « le bilan de ses missions ». Comme les autres, elle ressent les effets du diurétique lors de la promenade qui suit. Elle ne sait pas encore ce qui lui est arrivé. Mais quelque chose ne va pas. Elle n'est pas la première. Elle ne sera pas la dernière.
En 2015, une victime prend son courage à deux mains et se rend dans un commissariat parisien pour déposer plainte. Son témoignage n'est pas pris au sérieux. Elle repart sans avoir été entendue. La même année, une fonctionnaire adresse deux courriers aux ministres de la Culture successives pour alerter sur le comportement du haut fonctionnaire. Ces courriers resteront sans réponse. En 2016, une employée alerte la médecine du travail. Sans résultat. La même année, Christian Nègre est muté à la DRAC Grand Est - à Strasbourg. Où il continue.
Ce n'est pas de la négligence. C'est une chaîne de décisions. Quelqu'un, à chaque fois, a entendu, lu, reçu - et décidé de ne rien faire. Ou de muter. C'est la solution préférée des grandes administrations face à leurs prédateurs internes : déplacer le problème plutôt que de le nommer.
La révélation publique et la longue marche judiciaire
2019 : le Canard Enchaîné brise le silence que l'institution avait maintenu neuf ans Ce sont les journalistes qui ont fait ce que l'État n'avait pas fait. Le 25 mai 2019, Le Canard Enchaîné publie les premiers éléments de l'affaire. Dans la semaine suivant la publication, une quinzaine de victimes supplémentaires se manifestent, se reconnaissant dans le mode opératoire décrit. Libération approfondit l'enquête en novembre 2019 et recense plus de deux cents victimes. Les langues se délient. Les plaintes s'accumulent.
En novembre 2019, contacté par Libération, Christian Nègre nie ses agissements dans un premier temps. Puis il reconnaît avoir bien photographié et « parfois intoxiqué » des femmes rencontrées dans le cadre professionnel. Mais il minimise. Il dit avoir testé le diurétique sur lui-même. Il dit n'y avoir « pas de volonté d'empoisonner ». Il estime à « dix ou vingt » le nombre de ses victimes. Et assure n'avoir agi qu'à Paris, rue de Valois. Les investigations établiront le contraire : les faits s'étendent de 2009 à 2018, en deux lieux différents, et touchent bien plus de deux cents femmes.
Christian Nègre est mis en examen en octobre 2019 pour : administration de substance nuisible, agression sexuelle par personne abusant de l'autorité conférée par sa fonction, atteinte à l'intimité de la vie privée par fixation d'image, violence par une personne chargée de mission de service public, et infraction à la législation sur les médicaments. Six ans plus tard, il n'a toujours pas été jugé au fond. La clôture des investigations pénales est attendue fin 2026.
« J'ai l'impression d'avoir été piégée à différents niveaux. Par M. Nègre d'abord. Mais aussi par un système qui n'a pas voulu voir. »
- Sylvie Delezenne, 45 ans, victime de Christian Nègre • AFP, juin 2026
248 victimes, 180 parties civiles, et la question de l'État
Bilan judiciaire
Le tribunal administratif condamne l'État - mais seulement à 10 000 euros par victime
Le 5 février 2026, la procureure de Paris fait référence à 248 victimes recensées, dont 180 se sont constituées parties civiles. Ces femmes viennent de partout : fonctionnaires du ministère, candidates à un poste, femmes repérées sur les réseaux sociaux et contactées sous prétexte d'un « accompagnement professionnel ». Elles partagent le même traumatisme, le même sentiment de violation, la même colère contre l'institution qui a laissé faire.
En janvier 2023, une première victoire partielle : le tribunal administratif de Paris condamne l'État à indemniser sept victimes pour des montants entre 11 000 et 16 000 euros. La décision reconnaît une « faute » qui, « par sa gravité », engage la responsabilité de l'administration - mais la qualifie de « faute personnelle détachable du service », limitant ainsi la portée de la condamnation.
Le 4 juin 2026, une nouvelle audience se tient au tribunal administratif. Cinq femmes demandent cette fois la condamnation de l'État pour inaction, reprochant au ministère de la Culture d'avoir été inactif face à Christian Nègre pendant près de dix ans. Leurs avocates réclament des indemnisations de 90 000 à 180 000 euros par victime. La rapporteure préconise environ 11 000 euros - 10 000 pour le préjudice moral et 1 000 pour « les difficultés de la vie quotidienne » comme le « manque de confiance ». Des sommes que les avocates jugent dérisoires.
« Il a été question d'administration de diurétique pour contraindre à uriner et à exhiber son sexe. Ce n'est pas juste une blague, c'est la violation de l'intimité de toutes ces femmes. »
- Me Lisanne Chamberland-Poulin, avocate des victimes • Audience du 4 juin 2026
Ce que dit l'affaire Nègre sur l'institution
Un ministère labellisé Égalité & Diversité, premier employeur de prédateur non stoppé
Il y a une ironie particulièrement amère dans cette affaire. Le ministère de la Culture est, sur le papier, l'un des plus engagés de la fonction publique française dans la lutte contre les discriminations. En 2018 - l'année même où Christian Nègre est pris en flagrant délit à Strasbourg -, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme lui adresse un rapport élogieux. Il est le premier ministère à obtenir la double labellisation « Égalité et Diversité ». Il a mis en place depuis 2016 une plateforme de signalement appelée « Allo Discrim » accessible à ses 30 000 agents.
Pendant ce temps, entre 2009 et 2018, son DRH droguait des femmes. Les alertes circulaient. Les courriers aux ministres restaient sans réponse. La médecine du travail ne donnait pas suite. Et la solution institutionnelle était la mutation.
Caroline Darian, cofondatrice de l'association M'endors pas et fille de Gisèle Pélicot, était présente à l'audience du 4 juin 2026 en soutien aux requérantes. Elle a fustigé « dix ans d'errance » et « l'absence de gestion » au sein du ministère. La rapporteure, elle, a qualifié les agissements de Nègre de « faute personnelle » d'un « homme avec ses faiblesses, ses passions, ses imprudences » - une formulation qui a indigné les associations de victimes. Comme si la responsabilité systémique de l'institution se dissolvait dans la psychologie individuelle du prédateur.
La soumission chimique en France
Les signalements ont triplé entre 2020 et 2024 - et le diurétique ouvre un angle mort L'affaire Nègre s'inscrit dans un contexte plus large. Selon les données du ministère de la Santé, les signalements de soumission chimique ont été multipliés par trois en France entre 2020 et 2024. L'affaire Pelicot - dans laquelle Gisèle Pelicot avait été droguée et violée par des dizaines d'hommes recrutés en ligne par son mari pendant des années - a libéré la parole et révélé l'ampleur d'une réalité longtemps tue.
Mais l'affaire Nègre introduit une variation que les experts n'avaient pas suffisamment anticipée : l'utilisation d'un diurétique plutôt que d'une drogue sédative. Le Furosémide ne provoque ni perte de conscience ni amnésie - les victimes sont pleinement conscientes de ce qui leur arrive, ce qui rend le traumatisme différent, peut-être plus difficile à nommer comme une agression. Elles ne peuvent pas dire qu'on leur a « fait » quelque chose pendant qu'elles dormaient. Elles ont vécu la violation en pleine conscience, dans la rue, sous le regard d'un homme qui avait planifié leur humiliation.
C'est peut-être pour cette raison que certaines victimes ont mis des années à comprendre ce qui leur était arrivé - et que les enquêteurs ont tardé à qualifier les faits. L'administration de substance nuisible sans consentement, quand elle ne vise pas le viol, entre dans des catégories juridiques moins balisées, moins connues des victimes elles-mêmes.
Sylvie Delezenne a uriné dans un tunnel en 2015. Elle a appris en 2019 qu'elle avait été droguée. En juin 2026, elle était devant un tribunal à demander que l'État reconnaisse qu'il avait failli. La rapporteure lui a accordé 11 000 euros et a parlé d'un homme avec ses « faiblesses » et ses « passions ». Il aura fallu onze ans, un fichier Excel intitulé « Expériences P », une enquête du Canard Enchaîné, une investigation de Libération, deux juridictions administratives, une mise en examen pénale toujours pendante, et 248 femmes pour que l'État daigne regarder ce qui se passait dans ses propres couloirs. Et regarder ne signifie pas encore voir.