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Tempête décisive : un État en miettes, une coalition fracturée

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Tempête décisive : un État en miettes, une coalition fracturée

Comment Sanaa est tombée sans résistance en septembre 2014. Comment la coalition a échoué en dix ans. Comment un État a été démantélé de l’intérieur. Et comment un jeune homme ordinaire a vu sa vie basculer. L’Appel publie en exclusivité les témoignages de trois journalistes yéménites et une chronologie détaillée du conflit.

GRAND REPORTAGE  •  TEMOIGNAGES EXCLUSIFS

Khalid avait vingt-six ans. Il était fonctionnaire dans un ministère de Sanaa. Un salaire modeste - mais régulier. Un appartement loué dans un quartier calme. Une fianée. Des projets. En septembre 2014 - son monde a basculé. En 2026 - il n’a toujours pas retrouvé l’équilibre.

Chronologie — Comment le Yémen a perdu sa capitale

JUILLET 2014 - L’AVANCE

Juillet 2014. Les Houthis lancent depuis leur bastion du nord - la province de Saada - une offensive vers le sud. Ils avancent sans rencontrer de résistance significative. Amran - capitale provinciale située à cinquante kilomètres de Sanaa - tombe en juillet 2014. C’est là que Mohammed Al-Qadi était présent comme journaliste - l’un des trois seuls à couvrir la visite du président Hadi qui avait annoncé qu’Amran « était revenue à l’État ». Quelques semaines plus tard - Amran tombait.

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18 AOUT 2014 - LES MANIFESTATIONS QUI PRECEDENT L’ASSAUT

Le gouvernement yéménite prend une décision fatale : supprimer les subventions sur les carburants. Les Houthis s’en emparent comme prétexte. Ils appellent à des manifestations de masse à Sanaa. Des dizaines de milliers de personnes répondent à l’appel. Mais derrière les manifestants - les armes.

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21 SEPTEMBRE 2014 - LA NUIT OU SANAA A ETE LIVREE

C’est la date que les historiens retiennent. Le 21 septembre 2014 - les combattants houthis s’emparent des sièges gouvernementaux - de la radio d’État - et des principales installations militaires de Sanaa. L’armée yéménite n’intervient pas formellement - à l’exception des unités fidèles au général Ali Mohsen al-Ahmar et au parti Al-Islah - selon la documentation de Wikipedia.

Le même jour - le gouvernement yéménite signé un accord avec les Houthis visant à mettre fin à la crise politique. Le Premier ministre Mohammed Basindawa démissionne. L’accord prévoit que les Houthis nommeront un nouveau Premier ministre dans les trois jours. En réalité - ils prenaient la capitale.

Entre le 16 et le 22 septembre - au moins 200 personnes meurent à Sanaa dans les combats. Le 22 septembre - au moins 340 personnes sont tuées dans les affrontements dans la capitale. La « violence limitée et contrôlée » dont parlait le leader houthi à Mohammed Al-Qadi avait quand même un bilan de sang.
« Nous regardions comme un film - pas comme une réalité. Les combattants armés des Houthis dans toutes les rues. Comme si nous rêvions. Et j’ai dit à un homme politique dès la fin de 2014 : la chute a été fulgurante - et l’atterrissage va coûter extrêmement cher. »

Mohammed Al-Qadi - journaliste yéménite - témoignage exclusif à L’Appel - juin 2026

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OCTOBRE 2014 - HODEIDA TOMBE

Octobre 2014. Les Houthis et leurs alliés des unités fidèles à l’ex-président Saleh s’emparent du port d’Hodeïda sur la mer Rouge - point d’entrée vital pour les importations et l’aide humanitaire. Le pays respire par ce port. Il est maintenant entre leurs mains.

20-22 JANVIER 2015 - LE PALAIS PRESIDENTIEL

20 janvier 2015. Les Houthis attaquent le palais présidentiel à Sanaa et encerclent la résidence du président Hadi. Le 22 janvier - Hadi et son gouvernement démissionnent. Mais les Houthis empêchent le Parlement de voter sur l’acceptation de ces démissions. Une situation d’impasse totale - une « vie politique suspendue » selon l’analyse d’Abbas Al-Dhali’.

6 FEVRIER 2015 - LE CONSEIL REVOLUTIONNAIRE

6 février 2015. Les Houthis annoncent l’instauration d’un Conseil présidentiel chargé de diriger la transition pour deux ans. Mohammed Ali al-Houthi - cousin de leur chef - prend la tête du Comité révolutionnaire. C’est la formalisation d’une prise du pouvoir qui avait été consommée cinq mois plus tôt.

21 FEVRIER 2015 - LA FUITE DE HADI

C’est la nuit du scoop. Hadi - placé en résidence surveillée et contraint de signer des décrets dont la nomination d’un vice-président houthi - s’échappe. Mohammed Al-Qadi reçoit un message : « Hadi s’est enfui. » Il appelle le secrétaire du président : « Nous allons à Taïz. » C’est un leurre. La destination réelle était Aden. Depuis Aden - Hadi rétractait sa démission et déclarait la légitimité toujours en vie.
25 MARS 2015 - « TEMPETE DECISIVE »
Le 25 mars 2015 à l’aube - le roi Salman d’Arabie saoudite annonce le lancement de l’opération « Tempête Décisive ». Une coalition de neuf pays est formée : Arabie saoudite - Émirats - Bahréïn - Koweït - Qatar - Jordanie - Maroc - Sénégal - Soudan. Les États-Unis apportent un soutien logistique. Les frappes aériennes commencent immédiatement.
Le communiqué saoudien était cinématographique dans sa formulation : « restaurer la légitimité - protéger l’unité du Yémen - éliminer la menace houthie. » Dix ans plus tard - aucun de ces trois objectifs n’a été atteint.

L'APPELCHRONOLOGIE CLE - DE LA CHUTE DE SANAA A LA FRACTURE DE LA COALITION2014 ▸ Juillet : chute d’Amran - première province capital tombant aux Houthis18 ▸ août : manifestations Houthis contre suppression des subventions carburant21 ▸ septembre : prise des sièges gouvernementaux et radio d’État à Sanaa - morts en une semaine2014 ▸ Octobre : prise du port d’Hodeïda - contrôle des importations et de l’aide humanitaire22 ▸ janvier : démission forçée de Hadi et du gouvernement6 ▸ février : Houthis proclament un Conseil présidentiel - formalisation du coup d’État21 ▸ février : fuite de Hadi à Aden - rétractation de la démission25 ▸ mars : lancement de la Tempête Décisive par l’Arabie saoudite et ses neuf alliés2019 ▸ Août : affrontements entre forces saoudiennes et émiraties à Aden - la coalition se bat contre elle-même30 ▸ décembre : retrait émirati du sud du Yémen en six heures sur demande saoudienne9 ▸ janvier : dissolution du Conseil de transition du Sud - Al-Zoubaïdi fuit aux Émirats15 juin 2026 · lappelfrance.fr

Portrait - Khalid - la vie avant et après

Un appartement à Sanaa - et la nuit qui a tout changé

Khalid avait un appartement au troisième étage d’un immeuble du quartier de Hadda à Sanaa. Deux pièces. Une terrasse à l’est - celle qui attrapait le soleil du matin. Il était fonctionnaire dans un ministère - traitement des dossiers - formulaires et tampons - le genre de travail que personne ne trouve passionnant mais qui nourrit régulièrement et à date fixe. Il avait une fiancée. Ils prévoyaient de se marier à l’été 2015.

La nuit du 21 septembre 2014 - il s’est endormi dans un pays. Le matin du 22 - il s’est réveillé dans un autre. Depuis sa terrasse - il voyait les pick-up armés circuler dans les rues de Hadda. Des hommes en tenue militaire de fortune. Des drapeaux verts. Des haut-parleurs qui diffusaient des chants. Il est resté debout tout l’après-midi à regarder par la fenêtre.

« Ce matin-là - j’ai appelé mon père. Je lui ai dit : il se passe quelque chose de grave. Il m’a répondu : ça va se résoudre. Ce n’est pas la première crise. Il avait tort. C’était différent de tout ce qu’on avait vécu. »

Le salaire qui s’arrête

Mars 2015. Les frappes aériennes de la coalition commencent. Sanaa est bombée. Khalid n’ose plus sortir certains jours. Il écoute les explosions depuis son appartement - essayant de mesurer la distance à la détonation. Prochè? Loiné? Il était devenu expert dans l’art de deviner si cette bombe-là était pour lui ou pour son voisin.

Août 2016. Le salaire ne tombe plus. La Banque centrale du Yémen - que le gouvernement légitime avait transférée à Aden et que les Houthis avaient vidée des réserves avant le transfert - n’a plus les moyens de payer les 1 - 2 million de fonctionnaires yéménites. Khalid attend. Un mois. Deux mois. Six mois. Rien.

Il vend la terrasse. Pas la terrasse - on ne vend pas les terrasses. Il vend les meubles qu’il avait achetés pour le mariage. Le canapré. La table. Le réfrigérateur neuf. Il avait mis deux ans à les économiser. Ils ont été vendus en une semaine.

La fianéce est partie. Pas par cruauté. Par pragmatisme. Son père à elle avait besoin qu’elle se marie avec quelqu’un qui pouvait encore faire vivre une famille. Khalid ne le pouvait plus.

« Avant la guerre - j’étais quelqu’un. J’avais un travail. J’avais des projets. Maintenant je suis un numéro sur une liste de fonctionnaires qui n’ont pas été payés depuis des années. La guerre ne m’a pas tué. Elle a juste détruit tout ce que j’avais construit. »

2026 - Khalid à trente-huit ans

Khalid a trente-huit ans aujourd’hui. Il vit toujours dans le même appartement - mais la terrasse est vide. Il fait des petits travaux - livraisons - courses - tout ce qui se paie en liquide et le même jour. Son salaire de fonctionnaire n’est toujours pas versé - ni pour lui ni pour le million d’autres comme lui. Certains ont déjà tout quitté. D’autres sont partis à Aden - à Marib - en Arabie saoudite. Khalid est resté. Sans raison particulière. Peut-être par habitude. Peut-être parce que partir aussi ça coûte de l’argent qu’il n’a pas.

Les témoignages exclusifs - trois voix pour un même constat

Témoignages recueillis en exclusivité par L’Appel

Mohammed Al-Qadi - journaliste

Mohammed Al-Qadi a suivi le conflit depuis ses premières heures. Témoin de la chute d’Amran. Témoin du soir où Hadi a fui. Sa lecture est nuancée mais sans complaisance.

« Les frappes aériennes ont atteint certains objectifs. Sans elles - il n’y aurait plus de gouvernement nulle part. Mais la guerre a été transformée en butin. Les objectifs de la coalition ont été détournés de l’intérieur. La communauté internationale a fourni aux Houthis le cordon ombilical de leur survie pendant les premières années. Personne ne doit être exempté de cette responsabilité. Ni Saleh. Ni Hadi. Ni les puissances régionales. Ni la communauté internationale. »

Mohammed Al-Qadi - journaliste yéménite - témoignage exclusif à L’Appel - juin 2026

Abbas Al-Dhali’ - journaliste et écrivain en exil

« La Arabie saoudite a proclamé défendre l’unité du Yémen - mais elle a accepté la pluralité armée sur le terrain. Elle a dit refuser les projets séparatistes - mais les a légitimés quand ils s’imposaient par la force. Ce n’était pas un accident. C’était une politique délibérée : garder la légitimité assez faible pour ne pas l’emporter - assez présente pour ne pas s’effondrer. Ce qui s’est passé au Yémen n’est pas un échec à bâtir un État. C’est un succès à en empêcher la construction. »

Abbas Al-Dhali’ - journaliste et écrivain yéménite en exil - analyse exclusive à L’Appel - juin 2026

Abd Al-Karim Al-Shaibani - correspondant télévisé

« L’intervention militaire n’a fait qu’aggraver la pauvreté - la famine et l’effondrement du développement. Les Houthis sont sortis de dix ans de guerre plus forts. Ils frappent en mer Rouge. Ils frappent Israël. Ils ont tenu contre la coalition la plus puissante de la région. Le taux de pauvreté dépasse 80 %. Dans certaines zones - la famine est réelle. Les résultats de la Tempête Décisive : plus de mort - plus de pauvreté - plus d’instabilité. Et un échec complet à ramener le gouvernement à Sanaa. »

Abd Al-Karim Al-Shaibani - correspondant télévisé - témoignage exclusif à L’Appel - juin 2026

Le retrait émirati - six heures qui révèlent tout

Le 30 décembre 2025 - en six heures à peine - les Émirats arabes unis ont plié bagage du sud du Yémen. Troupes - équipements - installations logistiques. Tout parti avec une précision qui a sidéré les observateurs. Ce retrait n’est pas une surprise pour qui comprend l’histoire. Dès 2016 - les Émirats n’ont jamais cherché à reconquérir Sanaa. Ils construisaient leur propre zone d’influence : Aden - Lahj - Abyan - Shabwa - Hadramaout - Socotra. Un État dans l’État. Une souveraineté de facto sans le dire.

Deux alliés. Deux agendas. Riyad voulait l’unité du Yémen. Abu Dhabi voulait les ports et les routes maritimes. La fracture était écrite depuis 2016. Elle s’est concrétisée à Aden en août 2019 quand les deux camps se sont combattus. Et elle s’est achevée au mêtedécembre 2025 - quand Riyad a dit au revoir à son allié avec l’efficacité froide d’un contrat résilié.

Khalid regarde toujours par sa fenêtre le matin. Les rues de Hadda ne sont plus les mêmes. Les checkpoints ont changé de couleur plusieurs fois - gouvernementaux - houthis - gouvernementaux à nouveau. Il ne compte plus. Ce qui compte - c’est que son salaire de fonctionnaire n’a pas été versé depuis des années. Et que personne - ni la coalition avec ses bombes - ni les Houthis avec leurs drapeaux - ni la communauté internationale avec ses résolutions - n’a de plan pour Khalid. Juste pour le Yémen. Et le Yémen - depuis 2014 - c’est une idée que beaucoup revendiquent et personne ne construit.

L’Appel — lappelfrance.fr │ Besançon, France │ juin 2026

Grand reportage par Khalid AL SHIBANI et. Samuel Lévy- L’Appel · L'Appel
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