mercredi 17 juin 2026, 12:45
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Les Réseaux Sociaux ont-ils tué les Partis Politiques ?

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Les Réseaux Sociaux ont-ils tué les Partis Politiques ?

Comment les algorithmes sont devenus les véritables faiseurs d'opinion en France - et ce que cela change pour notre démocratie En vingt ans à peine, la France a vécu une révolution silencieuse. Non pas celle des barricades ou des urnes, mais celle des fils d'actualité, des notifications et des vidéos virales. Les partis politiques, longtemps gardiens du débat public, se retrouvent aujourd'hui à courir après une attention que leurs militants ne parviennent plus à capter. Qui fabrique l'opinion en France en 2026 ? Qui décide ce que des millions de citoyens pensent, ressentent et finissent par voter ? L'enquête que vous tenez entre les mains tente de répondre à cette question dérangeante.

ENQUÊTE EXCLUSIVE

QUI FABRIQUE L'OPINION PUBLIQUE AUJOURD'HUI ?

Il y a vingt ans : le temps des intermédiaires À l'orée des années 2000, le citoyen français vivait dans un univers médiatique lisible et hiérarchisé. Pour s'informer sur la politique, il ouvrait Le Monde ou Le Figaro le matin, regardait le journal de 20 heures le soir, et, une fois par semaine, pouvait lire un grand hebdomadaire. Les partis politiques occupaient eux aussi une place centrale dans la formation des opinions : les sections locales organisaient des réunions, les militants collaient des affiches, les secrétaires généraux s'exprimaient lors de conférences de presse relayées par une poignée de rédactions.

Ce système avait ses défauts - concentration des pouvoirs, uniformisation des angles, silence sur certaines réalités sociales - mais il possédait une cohérence. L'information traversait des filtres successifs : reporters, rédacteurs en chef, directeurs de publication. Ces intermédiaires exerçaient une fonction de validation implicite : ce qui paraissait dans un grand journal avait, au moins en apparence, été vérifié.

Le grand basculement numérique

Tout a basculé avec l'émergence des réseaux sociaux. Facebook s'est imposé en France à partir de 2008 ; Twitter a conquis les milieux politiques et journalistiques entre 2010 et 2015 ; YouTube est devenu la première source d'information vidéo des moins de 35 ans ; et TikTok, depuis 2020, a achevé de fragmenter un paysage médiatique déjà en miettes. Ces plateformes ont fait sauter les verrous. N'importe quel citoyen pouvait désormais publier, commenter, interpeller un élu ou partager une vidéo filmée depuis son salon.

Mais cette démocratisation apparente s'est doublée d'un phénomène moins visible : la désintermédiation totale. En supprimant les filtres éditoriaux, les réseaux sociaux ont aussi supprimé les garde-fous. La rumeur voyage désormais à la même vitesse que le reportage vérifié. Le témoignage brut rivalise avec l'enquête de fond. Et l'indignation instantanée l'emporte souvent sur la réflexion posée.

Les partis peuvent-ils encore orienter le débat ?

La question mérite d'être posée sans détour. En 2026, un communiqué du Parti socialiste ou du Rassemblement national met plusieurs heures à s'imposer dans l'espace public — et encore, s'il est repris par les médias. Un tweet d'un élu populaire, un clip monté en quelques minutes, ou une vidéo de colère filmée en direct depuis une banlieue défavorisée peuvent, eux, s'imposer en quelques minutes et dominer l'agenda politique pendant 48 heures.

Les partis n'ont pas disparu, mais ils ont perdu leur monopole sur la mise en scène du politique. Ils sont devenus des acteurs parmi d'autres dans un écosystème où ils ne contrôlent ni l'algorithme, ni l'agenda, ni même leur propre image.

« Un hashtag peut faire davantage en une heure que dix années de militantisme de terrain. »

QUESTION D'ENQUÊTE

Le « trend » est-il devenu plus puissant que le communiqué politique ?

L'ALGORITHME : L'ELECTEUR INVISIBLE

La mécanique cachée du fil d'actualité

Ce que la plupart des Français ignorent, c'est que leur fil d'actualité sur Facebook, Instagram ou TikTok n'est pas un miroir du monde. C'est une construction. Un calcul. L'algorithme de chaque plateforme analyse en temps réel des dizaines de signaux - le temps passé sur une vidéo, les publications commentées, les amis les plus proches, les contenus masqués - pour construire une réalité sur mesure, optimisée non pour informer, mais pour maintenir l'utilisateur connecté le plus longtemps possible.

Or ce qui maintient les gens connectés, c'est presque toujours l'émotion forte : l'indignation, la peur, l'humour, la surprise. Un article factuel et nuancé sur la réforme des retraites génère peu d'engagement. Un clip d'une minute montrant des CRS chargeant des manifestants peut cumuler des millions de vues en quelques heures. L'algorithme amplifie mécaniquement ce second type de contenu - sans aucun jugement éditorial.

La bulle de filtre : quand l'écran devient miroir

Frances Haugen, ancienne ingénieure de Facebook reconvertie en lanceuse d'alerte, l'a confirmé devant le Congrès américain en 2021 : les algorithmes de la plateforme favorisent intentionnellement les contenus qui « génèrent une réaction émotionnelle », sachant que la colère et l'indignation sont les émotions les plus engageantes. Le résultat est ce que les chercheurs appellent la « bulle de filtre » : chaque utilisateur évolue progressivement dans un univers informationnel qui ne lui présente que ce qu'il est déjà enclin à croire.
En politique, cette bulle produit les « chambres d'écho » : des espaces numériques où les mêmes arguments circulent en boucle, où les voix discordantes sont invisibilisées, et où les convictions se radicalisent faute d'être contestées. Un électeur de gauche qui consomme principalement des contenus de gauche finira par percevoir la France comme un pays unanimement progressiste. Un électeur d'extrême droite enfermé dans ses bulles aura l'impression que l'immigration est le seul sujet qui compte.

L'algorithme peut-il orienter un vote ?

La réponse, documentée par plusieurs études universitaires, est oui. Une recherche publiée dans la revue Nature en 2022 a montré que l'exposition répétée à certains contenus sur les réseaux sociaux modifie les priorités politiques perçues des utilisateurs. En France, l'Institut Montaigne a établi que 34 % des jeunes de 18 à 24 ans forment leur opinion politique « principalement » ou « exclusivement » via les réseaux sociaux.

Ce n'est pas un complot : c'est une conséquence mécanique d'une technologie conçue pour maximiser l'engagement, pas pour former des citoyens éclairés. Mais le résultat est le même : des millions d'électeurs français voient leur perception du monde politique façonnée par un logiciel dont ils ignorent jusqu'à l'existence.

« L'algorithme ne vote pas. Mais il choisit ce que vous lisez avant de voter. »

QUESTION D'ENQUÊTE

Qui décide réellement de ce que voient des millions de Français chaque jour ?

LES POLITIQUES SONT-ILS DEVENUS DES INFLUENCEURS ?

La course aux abonnés

La comparaison est saisissante. Le Parti socialiste compte officiellement entre 80 000 et 100 000 adhérents. Jean-Luc Mélenchon, lui, cumule plus de deux millions d'abonnés sur Twitter/X et 600 000 sur YouTube. Marine Le Pen approche le million de followers sur Instagram. Emmanuel Macron dépasse trois millions d'abonnés sur X. Les formations politiques sont devenues des décors ; les personnalités, des marques.

Ce glissement n'est pas anodin. Dans une démocratie représentative, un parti est censé agréger des programmes, des valeurs, des réseaux militants. Mais lorsque l'audience numérique d'un seul élu éclipse celle de l'ensemble de son parti, c'est la logique même de la représentation qui vacille. On ne vote plus pour un programme : on suit un personnage.

TikTok, Instagram : les nouvelles tribunes du politique

Le phénomène a franchi une nouvelle étape lors des élections législatives de 2024, où plusieurs candidats ont construit leur campagne presque exclusivement sur TikTok. Des clips de trente secondes, souvent tournés dans une cuisine ou en voiture, ont remplacé les réunions publiques. Des candidats inconnus du grand public ont rassemblé des centaines de milliers de vues grâce à des formats empruntés aux créateurs de contenu : humour, provocation, proximité feinte, mise en scène de leur « vie ordinaire ».

Les équipes de communication politique se sont transformées. Un conseiller en communication classique est désormais doublé d'un directeur éditorial des réseaux, d'un monteur vidéo, d'un community manager. Certains partis ont intégré des studios de production en interne. La politique fabrique du contenu. Et le contenu fabrique la politique.

Le fond sacrifié sur l'autel du format

La conséquence la plus préoccupante de cette mutation est l'appauvrissement du contenu politique lui-même. Un programme électoral de cent pages ne peut pas se résumer en une vidéo de trente secondes sans perdre l'essentiel de sa substance. Pourtant, c'est cette contrainte de format qui s'impose désormais. Les propositions complexes — sur la fiscalité, le système de retraites, la politique étrangère — sont sacrifiées au profit de formules percutantes, d'images frappantes, de slogans calibrés pour le partage.

Des chercheurs en sciences politiques parlent de « trivialisation » du débat : la compétition ne porte plus sur la meilleure idée, mais sur le meilleur clip. Ce n'est plus la substance qui fait l'élection ; c'est la viralité.
« Aujourd'hui, un politicien qui ne maîtrise pas TikTok est aussi invisible qu'un candidat sans affiche en 1980. »

QUESTION D'ENQUÊTE

La politique s'est-elle transformée en industrie du contenu ?

TRENTE SECONDES POUR EBRANLER LA REPUBLIQUE

Ces vidéos qui ont changé le cours des événements

L'histoire récente de la politique française est jalonnée de séquences vidéo qui ont bouleversé le cours des événements. En juillet 2018, c'est un collaborateur de l'Élysée, Alexandre Benalla, filmé en train de frapper des manifestants place de la Contrescarpe, qui a déclenché une crise politique majeure. La vidéo, tournée par un passant anonyme, a circulé sur les réseaux avant même d'être diffusée par les grands médias. Elle a imposé son agenda au gouvernement pendant des semaines.

Le mouvement des Gilets jaunes, né en novembre 2018, est lui-même inseparable des réseaux sociaux. Organisé sans structure partisane, sans syndicat, sans presse officielle, il s'est constitué à travers des groupes Facebook, des lives Facebook filmés depuis les ronds-points, des vidéos de violences policières relayées massivement. Les images ont nourri la colère. La colère a alimenté les images. Et les images ont contraint le gouvernement à des concessions qu'il n'avait pas anticipées.

La mécanique de la viralité politique

Pourquoi certaines vidéos s'emballent-elles et d'autres non ? Les chercheurs en communication numérique ont identifié plusieurs facteurs constants. D'abord, l'émotion : une vidéo qui suscite de la colère, de l'indignation ou de la surprise se partage beaucoup plus qu'une vidéo qui informe calmement. Ensuite, la durée : les formats courts (moins de deux minutes) circulent mieux sur la plupart des plateformes. Enfin, le cadrage : une scène filmée en plan serré, avec des visages expressifs, produit plus d'empathie — et donc plus de partages — qu'un plan large et distancé.

Ces mécanismes ne sont pas neutres politiquement. Ils favorisent structurellement les contenus qui provoquent des réactions viscérales : les affrontements, les scandales, les révélations choc. Ils défavorisent les contenus qui demandent un effort de compréhension ou une information contextualisée. C'est une prime systématique accordée à l'émotion sur la raison.

L'image contre le récit officiel

L'une des ruptures les plus profondes introduites par les réseaux sociaux est la fin du monopole narratif de l'État et des institutions. Pendant des décennies, le récit officiel d'un événement - une manifestation, une intervention policière, une décision gouvernementale - était construit en grande partie par les institutions elles-mêmes, relayées par des médias qui n'avaient pas toujours les moyens ou la volonté de les contester. Aujourd'hui, chaque témoin est un journaliste en puissance. Chaque smartphone est une caméra. Et la vérité officielle se heurte immédiatement à des dizaines, parfois des milliers de contre-récits visuels.

« Une image partagée un million de fois vaut mille communiqués de presse. »

QUESTION D'ENQUÊTE

Un clip de 30 secondes peut-il peser plus lourd qu'un programme électoral complet ?

QUAND LE MENSONGE CIRCULE PLUS VITE QUE LA VERITE

L'écosystème de la désinformation

Une étude publiée en 2018 dans la revue Science, réalisée par des chercheurs du MIT, a établi un fait aussi simple que vertigineux : les fausses nouvelles se propagent six fois plus vite que les vraies sur les réseaux sociaux, et touchent un public dix fois plus large. La raison ? Les fausses informations sont généralement plus surprenantes, plus indignantes, plus dramatiques que la réalité - et ce sont précisément ces caractéristiques qui alimentent le partage.

En France, ce phénomène a pris des proportions préoccupantes dans le contexte politique. Lors de chaque scrutin majeur depuis 2017, des rumeurs fabriquées ont circulé massivement : fausses révélations sur les candidats, manipulation de photos et de vidéos, citations inventées attribuées à des personnalités politiques. Le service de vérification des faits de l'AFP, CheckNews de Libération ou les Décodeurs du Monde sont en permanence débordés par le flux de contenus à vérifier.

Les comptes fantômes et les usines à rumeurs

Derrière la désinformation se cachent souvent des acteurs organisés. Les chercheurs en sécurité numérique ont documenté l'existence de réseaux coordonnés de faux comptes - parfois gérés par des humains, parfois automatisés — dont la fonction est d'amplifier certains récits au moment clé. Ces réseaux peuvent faire entrer un sujet dans les tendances en quelques heures, donnant l'impression d'un mouvement spontané là où il n'y a qu'une campagne coordonnée.

Le cas le plus documenté en France reste l'opération « Secondary Infektion », démantelée par des chercheurs de Facebook en 2019, qui avait ciblé plusieurs pays européens, dont la France, avec des campagnes de désinformation politique sophistiquées. Mais pour chaque opération démantelée, combien continuent d'opérer en toute discrétion ?

L'intelligence artificielle : le nouveau visage du faux

Si la désinformation existait avant l'ère numérique, l'intelligence artificielle générative lui a donné une puissance de feu inédite. Les outils de génération de texte permettent aujourd'hui de produire des dizaines d'articles d'apparence journalistique en quelques minutes. Les deepfakes permettent de faire dire à un politique ce qu'il n'a jamais dit. Les générateurs d'images créent des « preuves » photographiques de faits qui n'ont jamais eu lieu.

En France, le Parlement a adopté en 2023 une loi sur les deepfakes à caractère politique, mais son application reste difficile face à la vitesse de diffusion des contenus. Le citoyen ordinaire, lui, ne dispose d'aucun outil simple pour distinguer l'authentique du fabriqué. Et c'est précisément sur cette confusion que misent les acteurs de la désinformation.

« La vérité met dix minutes à chausser ses bottes ; la rumeur a déjà fait le tour du monde. »

QUESTION D'ENQUÊTE

La vérité est-elle devenue moins puissante que la rumeur ?

LES FRONTIERES NUMERIQUES DE LA FRANCE SONT-ELLES OUVERTES ?

La géopolitique des réseaux sociaux

La question des ingérences étrangères dans le débat politique français est documentée depuis au moins 2017. Lors de l'élection présidentielle de cette année-là, les « MacronLeaks » - un déversement massif de documents piratés appartenant à l'équipe d'Emmanuel Macron - ont été amplifiés sur Twitter par des comptes liés à des réseaux d'influence russes, selon les enquêtes menées par le Digital Forensic Research Lab de l'Atlantic Council. La manœuvre visait à alimenter la confusion dans les dernières heures de la campagne.

Ce type d'opération n'est pas le privilège d'un seul État. Des chercheurs ont documenté des campagnes d'influence liées à la Chine, à la Russie, mais aussi à certains acteurs privés opérant pour des commanditaires encore non identifiés. Leur point commun : exploiter les failles des plateformes numériques pour amplifier la polarisation, semer le doute sur les institutions, et affaiblir la confiance des citoyens dans leur système démocratique.

Bots, trolls et armées numériques

Un rapport de l'ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information) publié en 2024 a identifié plusieurs vagues de manipulation coordonnées visant les débats politiques français en ligne. Ces opérations mobilisaient des réseaux de comptes automatisés - les « bots » - capables de partager des milliers de fois un même contenu en quelques heures, lui donnant une visibilité artificielle et l'introduisant dans les tendances des plateformes.

Le paradoxe est vertigineux : dans un État de droit, un parti politique étranger ne peut pas légalement financer une campagne française. Mais rien n'empêche techniquement un acteur étranger de créer mille faux comptes et d'inonder l'espace numérique français de messages qui servent ses intérêts. Les lois électorales n'ont pas été pensées pour ce monde-là.

La réponse institutionnelle : trop lente, trop tardive ?

Face à ces menaces, les réponses institutionnelles françaises restent fragmentées. Viginum, le service gouvernemental créé en 2021 pour surveiller les ingérences numériques étrangères, a documenté plusieurs opérations d'influence, mais ses pouvoirs d'action restent limités. Le droit européen, avec le Digital Services Act (DSA), a contraint les grandes plateformes à plus de transparence sur leurs algorithmes et leurs politiques de modération — mais l'application de ces règles reste inégale et les sanctions tardives.

« La frontière numérique de la France n'existe pas. N'importe qui, de n'importe où, peut peser sur notre débat démocratique. »

QUESTION D'ENQUÊTE

La souveraineté politique française résiste-t-elle à l'assaut numérique ?

LA JEUNESSE : ENTRE DESENCHANTEMENT PARTISAN ET ENGAGEMENT NUMERIQUE Où la jeunesse s'informe-t-elle ?

Les chiffres sont sans appel. Selon une enquête de Reuters Institute publiée en 2024, 57 % des Français de 18 à 24 ans citent les réseaux sociaux comme leur principale source d'information politique. TikTok est cité par un tiers d'entre eux, devant les chaînes d'information en continu et loin devant la presse écrite. YouTube, avec ses formats longs et ses chaînes de commentaire politique, touche une audience jeune que les journaux télévisés ont définitivement perdue.

Cette donnée est cruciale : c'est la génération qui sera demain le socle électoral de la France qui se forme politiquement en dehors des canaux traditionnels. Ce ne sont ni les partis, ni les enseignants, ni les journalistes qui lui transmettent une vision du monde politique, mais des algorithmes et des créateurs de contenu dont les motivations, la rigueur et les intérêts sont souvent aussi opaques que flatteurs.

La crise de confiance envers les partis

Le taux d'adhésion aux partis politiques français n'a jamais été aussi bas. Selon une étude du CEVIPOF de 2024, moins de 2 % des Français de moins de 35 ans sont membres d'un parti politique — contre plus de 5 % dans les années 1980. La méfiance envers les institutions politiques atteint des niveaux records : 71 % des 18-30 ans déclarent « ne faire confiance ni aux partis de gauche, ni aux partis de droite ».

Pourtant, cette génération n'est pas apolitique. Elle se mobilise massivement sur des causes — l'urgence climatique, les violences policières, l'égalité des genres - mais préfère le mouvement horizontal à la hiérarchie partisane, l'action directe au travail de longue haleine, et l'indignation virale à la délibération lente. Les réseaux sociaux ont rendu cette forme d'engagement possible. Ils ont aussi, en retour, renforcé ses limites.

Les nouveaux prescripteurs : YouTubeurs, podcasteurs, streamers Le vide laissé par les partis politiques dans l'imaginaire de la jeunesse a été occupé par une nouvelle génération de prescripteurs. Des YouTubeurs politiques comme Hugo Décrypte, qui dépasse cinq millions d'abonnés sur YouTube, ou des podcasteurs comme ceux de Thinkerview, touchent des audiences que les meetings politiques n'ont jamais connues. Leur mode de fonctionnement est radicalement différent : pas de ligne de parti, pas de discipline de vote, une apparence d'indépendance qui tranche avec la communication lissée des institutions.

Cette crédibilité perçue est à double tranchant. Elle permet à certains créateurs de jouer un rôle d'éducation civique précieux, en rendant accessibles des sujets complexes. Mais elle peut aussi, dans d'autres cas, transformer une opinion personnelle non vérifiée en conviction politique partagée par des centaines de milliers de jeunes. La différence entre un journaliste et un influenceur politique, pour une partie de l'audience jeune, est désormais imperceptible.

« Pour des millions de jeunes Français, un YouTubeur est plus crédible qu'un secrétaire général de parti. »

QUESTION D'ENQUÊTE

Un créateur de contenu est-il devenu plus influent qu'un chef de parti ?

QUI DETIENT VRAIMENT LE POUVOIR ?

Un face-à-face déséquilibré

Pour comprendre le rapport de force qui s'est instauré entre partis politiques et plateformes numériques, il suffit de mettre les chiffres en regard. Le Parti socialiste, l'une des formations les plus anciennes et les plus structurées de France, compte environ 80 000 adhérents, dispose d'un budget d'environ 20 millions d'euros et peut mobiliser quelques milliers de militants lors de ses grandes manifestations. Facebook France, de son côté, compte 33 millions d'utilisateurs actifs mensuels, génère des centaines de millions d'euros de revenus publicitaires sur le territoire, et diffuse chaque jour des millions de contenus politiques sans aucun contrôle éditorial.

PARTIS POLITIQUES RÉSEAUX SOCIAUX

Adhésion formelle et limitée Des milliards d'utilisateurs passifs

Réunions, congrès, tractage Interaction permanente, 24h/24

Programmes détaillés et complexes Messages courts et percutants

Influence progressive et lente Impact immédiat et viral

Financement encadré et transparent Modèle publicitaire opaque

Contrôle légal et judiciaire fort Régulation encore largement insuffisante Ce tableau, aussi schématique soit-il, dit quelque chose d'essentiel : les partis politiques opèrent avec des ressources humaines et financières limitées, dans un cadre légal contraignant, selon des rythmes lents et des procédures formelles. Les plateformes numériques, elles, opèrent à l'échelle planétaire, avec des ressources quasi illimitées, dans un cadre juridique encore largement insuffisant, à une vitesse que nulle institution humaine ne peut suivre.

La question du pouvoir réel n'est plus académique. Si c'est Meta qui décide demain de modifier son algorithme pour réduire la visibilité des contenus politiques — comme elle l'a fait en 2023 —, des millions de citoyens verront leur exposition aux débats politiques chuter du jour au lendemain. Aucun parti, aucun gouvernement ne dispose d'un levier équivalent. C'est cela, le vrai rapport de force.

LES PLATEFORMES : MENACE OU CHANCE POUR LA DEMOCRATIE ?

Ce qu'elles ont apporté : la parole libérée Il serait injuste de ne voir dans les réseaux sociaux qu'un outil de destruction du débat démocratique. Ils ont aussi, indéniablement, joué un rôle émancipateur. Des minorités longtemps invisibles dans les médias traditionnels ont trouvé sur ces plateformes un espace pour exister, témoigner, organiser. Le mouvement #MeToo, qui a bouleversé les rapports de genre en France et dans le monde, n'aurait pas eu la même amplitude sans Twitter. Des alertes environnementales, des scandales sanitaires, des abus de pouvoir ont été portés à la connaissance du public grâce à des lanceurs d'alerte qui n'auraient jamais trouvé de tribune dans les médias classiques.

En ce sens, les réseaux sociaux ont représenté une démocratisation réelle de la parole publique. Ils ont brisé le monopole d'une certaine élite médiatique et politique sur la définition de ce qui mérite d'être dit et entendu. Cette rupture est irréversible et, fondamentalement, salutaire.

Ce qu'elles ont abîmé : le sens du commun

Mais le même outil qui libère peut aussi diviser. La logique de la bulle de filtre, de l'engagement émotionnel et de la viralité a produit une société politique de plus en plus fragmentée, où chaque groupe vit dans sa propre réalité informationnelle et peine à comprendre — voire à tolérer — celle des autres. Les sociologues parlent de « tribalisation » du débat politique : des communautés de plus en plus hermétiques, dont les croyances sont renforcées par des algorithmes et dont les frontières sont gardées par la honte, l'insulte ou l'exclusion numérique.

Cette fragmentation a des conséquences concrètes sur la vie démocratique. Les compromis politiques deviennent plus difficiles à défendre face à des bases militantes hyperstimulées et imperméables à la nuance. Les élus qui cherchent à dépasser les clivages sont immédiatement attaqués des deux côtés. Et les extrêmes, qui produisent naturellement plus de contenus indignants et engageants, bénéficient d'une prime algorithmique structurelle.

« Les réseaux ont donné la parole à tout le monde et détruit l'art de s'écouter. »

LA QUESTION FINALE : QUI A VRAIMENT BESOIN DE L'AUTRE ?

L'expérience de pensée

Imaginons. Le premier lundi d'octobre 2026, l'ensemble des partis politiques français annoncent simultanément la fermeture de tous leurs comptes sur les réseaux sociaux pour une durée d'un mois. Plus de tweets des porte-paroles, plus de lives Facebook, plus de clips TikTok, plus de stories Instagram. Le silence numérique total.

Que se passerait-il ? Sans doute deux choses en parallèle. D'un côté, les partis constateraient rapidement à quel point leur audience réelle, celle qui reste quand on coupe la dopamine numérique, est plus limitée qu'ils ne le pensaient. De l'autre, les plateformes verraient l'une de leurs catégories de contenus les plus engageants s'évaporer. Car si les partis ont besoin des réseaux pour exister, les réseaux ont aussi besoin de la politique pour alimenter les passions qui font tourner leur modèle économique.

Qui perdrait le plus ?

La réponse honnête est : les deux. Mais pas à égalité. Un parti privé de réseaux sociaux perd une vitrine. Une plateforme privée de politique perd un moteur. La politique est, pour les réseaux sociaux, l'un des carburants les plus efficaces de l'engagement émotionnel : elle nourrit la colère, la passion, l'identification. Sans elle, les algorithmes devraient trouver d'autres sources de conflict pour maintenir les utilisateurs connectés.

Ce constat repose la question dans des termes nouveaux. Les partis ne sont pas simplement les utilisateurs des plateformes : ils en sont aussi, à leur corps défendant, les fournisseurs de contenu. Chaque polémique politique nourrit les fils d'actualité. Chaque débat télévisé devient un flux de réactions sur X. Chaque discours est découpé en extraits viraux. Les partis travaillent, en partie sans le savoir, pour le compte des grandes plateformes.

LA QUESTION QUI REFERME CETTE ENQUÊTE

Sont-ce les partis qui utilisent les réseaux sociaux, ou les réseaux sociaux qui utilisent les partis ?

La réponse, si tant est qu'elle existe, définira l'avenir de notre démocratie.

L'Appel - La voix de ceux qui n'ont pas de voix

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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