La France leur a rendu ce que la guerre leur avait pris
Rawia - 30 ans. Ramzi - 37 ans. Syriens. Ils ont traversé des montagnes - une mer - des camps infestés de gangs et des années d’esclavage informel avant d’arriver à Besançon. Aujourd’hui - ils travaillent - ils ont un logement - une voiture - et leurs enfants grandissent en français. Témoignage exclusif.
PORTRAIT • EXIL • RESURRECTION • BESANÇON
Rawia et Ramzi n’utilisent pas le mot liberté à la légère. Ce mot - pour la plupart des gens - est une notion abstraite - un droit présumé acquis à la naissance. Pour eux - c’est une conquête. Elle leur a coûté des années de leur vie - deux traversées de montagnes - une nuit en mer sur un canot pneumatique avec leur petite fille dans les bras - et des mois de faim dans des camps grecs où personne n’était là pour les protéger. Aujourd’hui ils ont 30 et 37 ans. Et ils vivent à Besançon.
Ramzi part le premier - la Syrie brûle
Ramzi avait 26 ans quand il a quitté la Syrie. Ce n’était pas un choix. C’était une évidence. La guerre avait transformé chaque rue - chaque marché - chaque trajet en potentielle dernière fois. Il est parti avec un groupe de jeunes hommes. La route ne passait pas par les postes frontaliers - mais par les montagnes entre la Syrie et la Turquie - de nuit - à pied - en évitant les patrouilles.
Rawia - 19 ans à l’époque - l’a attendu en Syrie. Quatre mois. Elle a essayé de passer trois ou quatre fois. Les points de contrôle étaient trop nombreux. Elle revenait. Elle ressayait. La frontière syro-turque n’était pas une ligne sur une carte - c’était un mur invisible armé de fusils. Elle a fini par passer. Et elle a retrouvé Ramzi de l’autre côté.
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La Turquie - trois ans sans exister
Trois familles dans une seule pièce. C’est la réalité de leurs trois premières années en Turquie. Pas une métaphore de la promiscuïté. Une réalité concrète - avec trois loyers partagés - trois rythmes de vie entassés - et la dignité qui réclamait d’être inventoriée chaque matin.
Rawia travaillait dans un salon de coiffure. Ramzi sur des chantiers - portant - chargeant - transportant - sans contrat - sans fiche de paie - sans existence légale. Quand arrivait la fin du mois et qu’il se présentait pour réclamer son salaire - la réponse était systématique : pas d’argent. Il ne pouvait pas protester. Pas de papiers. Pas de nom dans un registre. Pas d’existence sur laquelle s’appuyer.
« On travaillait comme des esclaves - et on n’avait même pas le droit de se plaindre. Parce qu’on n’était rien là-bas. On n’existait pas. »
Ces trois années avaient un objectif unique. Mettre de côté - centime après centime - l’argent du passeur pour la prochaine étape. La Grèce. L’Europe. La possibilité d’exister.
« Dans les deux cas - on était morts. Rester là-bas ou risquer la mer. Alors on a choisi de risquer. »
- Ramzi - 37 ans - Besançon - témoignage exclusif L’Appel - juin 2026
La mer Égée - la nuit où ils ont cru mourir
Le passeur a pris l’argent. Il les a conduits à la plage. Puis il leur a montré le bateau. Un canot pneumatique. Une chambre à air de plastique gonflé sur laquelle plusieurs dizaines de personnes étaient entassées. Rawia et Ramzi tenaient leur petite fille. Ils n’avaient le droit d’emporter presque rien d’autre.
Le passeur n’est pas monté avec eux. Il a demandé qui savait ramer. Il est reparti. Ils étaient seuls en mer Égée - dans le noir - avec pour seule certitude qu’ils pouvaient mourir avant de voir la lumière.
D’autres avant eux n’avaient pas passé. Des tirs qui percent les pneumatiques. Des familles qui se noient. Des canots qui s’échouent nulle part - perdus entre deux eaux sans savoir quelle direction prendre. Rawia et Ramzi le savaient. Ils l’avaient entendu de ceux qui étaient passés avant. Et ils avaient quand même choisi de monter dans ce canot - parce que l’autre choix était de rester dans une vie qui ne valait pas d’être vécue.
« On pensait que c’était fini. Qu’on n’arriverait pas. On était perdus au milieu de la mer - avec notre fille - sans personne. »
Ils ont touché terre en Grèce. Épuisés. Terrorisés. Vivants.
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La Grèce - la faim - les gangs - et une fille à nourrir
Les premières nuits en Grèce - Rawia et Ramzi ont dormi à même le sol. Pas de tente. Pas de couverture. Pas de nourriture. Pas de sanitaires. Pas d’État. Seulement la masse humaine des camps - où chacun tentait de survivre dans les débris de sa propre trajectoire.
Les jours sans manger étaient réels. Ils frappaient à la toile des familles qui avaient une tente - qui étaient arrivées avant eux et avaient peut-être quelque chose. Pas pour eux. Pour leur fille. Du lait. Un bout de pain. N’importe quoi.
La nuit - les gangs arrivaient. Ils renversaient les tentes. Ils prenaient tout. Et ceux qui ne fuyaient pas assez vite se retrouvaient à terre. L’État grec n’était pas là dans ces espaces. Ce qui régnait - c’étaient les bandes - les coups - et la loi de celui qui avait les poings les plus durs.
Pour survivre - Rawia et Ramzi marchaient. Ils quittaient le camp avant l’arrivée des gangs - parcouraient des kilomètres dans la nuit - et revenaient à l’aube. Chaque jour recommencé à zéro. Sans garantie que le lendemain serait différent.
« On a connu l’esclavage en Turquie. On a connu la faim en Grèce. Et puis on a connu la France - et la France a tout changé. »
- Rawia - 30 ans - Besançon - témoignage exclusif L’Appel - juin 2026 Rawia était enceinte de leur deuxième enfant. La grossesse l’épuisait. Son corps - déjà maltraité par des années de privation - portait une vie dans des conditions où l’essentiel manquait. C’est grâce à cela - à cela seulement - qu’ils ont été transférés dans un hôtel pour réfugiés. Quatre murs. Un toit. Le minimum de sécurité nécessaire pour attendre.
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La France choisit Rawia et Ramzi
Parmi toutes les délégations qui venaient en Grèce pour sélectionner des familles à réinstaller - l’équipe française les a reçus en entretien. Et la France les a acceptés. Ce mot - acceptés - après des années où aucun pays ne les avait reconnus - a eu l’effet d’une porte qui s’ouvre sur une pièce que l’on ne connaissait pas encore.
Ils ont d’abord atterri à Montpellier. Un an et demi. Le temps d’obtenir leur statut de réfugiés - leurs papiers - les premiers cours de français - et de comprendre que ce pays n’allait pas les traiter comme des invisibles.
Une travailleuse sociale les accompagnait. Pas à distance. De près. Elle suivait chaque dossier - répondait à chaque question - ouvrait chaque porte administrative qui aurait pu rester fermée sans elle. Pour Rawia et Ramzi - qui avaient connu l’indifférence totale des institutions - ce soin était quelque chose d’incompréhensible au début. Quelqu’un qui s’occupe d’eux. Sans rien demander en échange.
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Besançon - l’épilogue qui ressemble à un début
Puis Besançon. Un logement avec des clés qui n’appartiennent qu’à eux. Des murs qui ne partagent pas leur vie avec deux autres familles. Un espace où leurs enfants peuvent dormir sans craindre qu’un gang retourne leur tente en pleine nuit.
La Sécurité sociale les a pris en charge dès leur arrivée. Des bilans de santé complets - des examens médicaux pour chaque membre de la famille - des suivis réguliers. Pour deux personnes dont les corps avaient été maltraités pendant des années de privation - d’exil et de traversées périlleuses - cette attention médicale était à elle seule une forme de réparation.
Aujourd’hui - Rawia et Ramzi travaillent. Chacun dans son domaine. Avec un contrat. Avec un salaire versé en début de mois - sans avoir à supplier - sans risquer de repartir les mains vides parce que l’employeur décide qu’ils n’existent pas. Leurs enfants vont à l’école. Ils apprennent le français. Ils dessinent. Ils jouent.
Ils ont une voiture. Ce détail peut sembler banal pour qui n’a jamais dormi à même le sol avec une petite fille affamée dans les bras. Pour Rawia et Ramzi - la voiture n’est pas un bien matériel. C’est la preuve physique qu’ils ont une vie. Pas une survie. Une vie.
« On ne peut pas expliquer ce que la France représente pour nous. Elle nous a donné ce que la guerre nous avait pris. Notre dignité. Notre avenir. Nos enfants auront une vie que nous n’avons jamais eue. Et ça - c’est la France qui nous l’a rendu. »
Rawia a 30 ans. Ramzi en a 37. Ils ont mis onze ans pour parcourir la distance entre la Syrie qui brûlait et Besançon qui les attendait sans le savoir. Cette distance - ce n’était pas des kilomètres. C’était des montagnes dans le noir - une mer de nuit sur un canot de plastique - des années de travail sans salaire - des nuits sans toit - des jours sans manger. Et au bout - une ville française - une travailleuse sociale - des clés - et des enfants qui apprennent le français comme si c’était la langue dans laquelle ils étaient nés.
Note rédactionnelle- Ce témoignage est exclusif à L’Appel. Il a été recueilli directement auprès de la famille concernée. Les prénoms ont été modifiés à leur demande. La chronologie et les faits sont conformes à leur récit.



