mercredi 17 juin 2026, 16:01
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De la peur à l’appartenance : deux ans pour trouver sa place

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De la peur à l’appartenance : deux ans pour trouver sa place

De la peur à l’appartenance : deux ans pour trouver sa place

PORTRAIT • INTEGRATION • BESANÇON

Deux ans pour apprendre à respirer

Sana Seef est arrivée à Besançon avec peu de mots - beaucoup de peur - et un contrat à la Blanchisserie du Refuge. Deux ans plus tard - elle repart. Mais quelque chose restera là - pour toujours.

Sana Seef - Besançon 

Je me souviens du premier matin. Je me souviens de l’odeur de la Blanchisserie du Refuge - cette chaleur humide qui m’a accueillie en poussant la porte - et de mes mains qui tremblaient légèrement quand j’ai dit bonjour pour la première fois. Bonjour - ce mot si simple en français - m’a coûté ce matin-là tout ce que j’avais de courage.

Le premier jour - et la première larme

C’était un contrat de deux ans. Un contrat d’intégration - comme on dit ici. Un jus vers quelque chose. Vers quoi - je ne savais pas encore. Je savais seulement que j’avais peur - et que je ne pouvais pas me permettre de le montrer.

« Les premiers jours étaient difficiles - vraiment difficiles. Je rentrais à la maison et je pleurais. Seule. Pas parce que les gens étaient méchants - non - les gens étaient gentils. Mais j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Peur de ne pas comprendre. Peur de faire une erreur. Ce poids-là était lourd à porter. »

Nouveau pays. Nouvelle langue. Visages inconnus. La Blanchisserie du Refuge n’est pas une entreprise ordinaire. C’est un lieu qui accueille des personnes en situation d’insertion - des femmes et des hommes qui apprennent - ou réapprennent - le chemin vers le monde du travail. Pour moi - c’était les deux à la fois.

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Les machines - les mains - et les premières amitiés

Il y avait les machines d’abord. Leur bruit. Leur chaleur. Leur rythme. Un rythme que je ne connaissais pas - et que j’ai appris à mes mains - heure après heure.

« Je me rappelle le moment où j’ai vraiment compris comment fonctionne une machine. J’étais heureuse comme si j’avais réussi un examen important. Peut-être que pour les autres c’était banal. Pour moi - c’était une vraie victoire. »

Et puis il y avait les périodes de forte pression - ces jours où on courait contre la montre pour finir avant les délais. Ce qui allégeait la pression - c’était de savoir qu’on était une équipe. Une équipe qui y arrivait toujours - ensemble - avant l’heure.

Et puis il y avait les autres - les collègues. Des personnes venues de partout - du Maroc - de Turquie - d’Érythrée - de France aussi. Chacun avec son accent - ses habitudes - son histoire. Des histoires que personne ne raconte à voix haute au début - mais qu’on devine dans les regards - dans les gestes - dans la façon de manger ensemble en silence avant d’apprendre à se parler.

« Au début - on ne se comprend pas vraiment - ni les mots ni la langue. Mais on se comprend autrement. Un sourire suffit parfois. Une main tendue pour aider. Une blague qu’on ne comprend pas tout à fait mais dont on rit quand même - parce que le rire est universel. Comme ça ont commencé les amitiés. »

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Les jours où je rentrais heureuse

Il n’y avait pas que les larmes. Il y avait aussi ces soirs-là où je rentrais en souriant - parce que quelque chose de petit s’était passé dans la journée - quelque chose qui avait suffi à tout changer.

« Un jour - une collègue m’a dit que j’avais bien fait mon travail. Une phrase simple. Mais elle ne sait pas à quel point j’en avais besoin ce jour-là précisément. Je suis rentrée et j’ai pensé : je suis capable - je fais partie de quelque chose - je ne suis plus juste une étrangère qui regarde de loin. »
« Il y avait des jours où je rentrais en pleurant. Et des jours où je rentrais en chantant. C’est ça la vie - je me disais toujours. »

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Les jours les plus durs - ceux dont on ne parle pas

Il y a des choses que je n’avais pas prévu de raconter. Mais elles font partie de ces deux années - autant que les rires et les petites victoires.

Il y eut ces journées où je travaillais et mes larmes ne s’arrêtaient pas. Mon père était en soins intensifs - là-bas - loin. Et moi j’étais ici - avec mes mains qui continuaient de travailler parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Plus tard - mon frère a vécu une situation similaire - pendant que j’étais de l’autre côté de la Méditerranée - complètement.

Dans ces moments-là - la distance ne se mesure plus en kilomètres. Elle se mesure en ce que l’on ne peut pas faire. Ne pas être là. Ne pas tenir la main de quelqu’un. Ne pas savoir comment gérer ce vide - sinon continuer à travailler - et espérer que quelqu’un remarque.

« Et ils ont remarqué. Mes collègues m’ont entourée d’un soutien réel - pas des mots forméels - un soutien humain. Ils m’ont donné la force de traverser ces jours-là. C’est là que j’ai compris que je n’étais pas juste une employée parmi des collègues. J’étais membre d’une grande famille qui m’avait adoptée. »

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La sonnerie d’alarme - et le fou rire

Heureusement - ces deux années ne furent pas que des larmes et de la gravité. Il y eut aussi des moments dont je ris encore chaque fois qu’ils me reviennent.

Au début - la langue était un vrai défi. Combien de fois on me demandait quelque chose - je comprenais autre chose - et je faisais encore autre chose ! Mais le moment le plus drôle - celui que je ne pourrai jamais oublier - c’est le jour où une alarme s’est déclenchée à cause d’une panne électrique.

Tout le monde était calme - debout - attendant. Moi - j’ai foncé à toute vitesse vers la sortie - dans la rue - convaincue qu’un danger réel menaçait l’endroit. Quand je me suis retournée - il n’y avait personne derrière moi. Tout le monde était resté à l’intérieur.

« Quand je suis rentrée - j’ai vu tous les visages qui se demandaient : où était Sana ? Elle a disparu en quelques secondes ! La situation s’est transformée en une vague de rires que je n’oublierai jamais. C’était la première fois que je riais vraiment - vraiment - depuis longtemps. »

Ces petits moments drus - mélangés aux journées lourdes - aux éclats de rire - aux larmes silencieuses - aux délais tenus ensemble - aux défis surmontés épaule contre épaule - c’est exactement cela qui a fait de ces deux années quelque chose d’irréplaçable.

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Apprendre à dire « je suis ici »

L’intégration - le mot est grand - souvent mal compris. On imagine une ligne droite : on arrive - on apprend la langue - on trouve du travail - on s’intègre. La réalité ressemble plutôt à quelque chose de plus sinueux. Des jours où on recule - des jours où on avance - et des jours où on reste simplement là - les pieds dans ce pays - le cœur encore partiellement ailleurs.

« Je n’avais pas beaucoup d’atouts à mon arrivée - ni professionnellement ni linguistiquement. Je me suis lancé un défi : vivre cette expérience malgré tout - malgré ce qui me manquait. Et je l’ai fait. Pas parfaitement. Mais je l’ai fait. »

Les responsables ont été doux. Pas seulement professionnels - pas seulement bienveillants. Doux - comme quelqu’un qui sait que la personne devant lui a déjà tout donné rien que pour être là.

« Les meilleurs collègues - les meilleurs responsables. Ils m’ont traitée avec gentillesse - pas avec pitié. La différence est immense. »

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Ce qui reste - quand on part

Le contrat a pris fin comme il devait prendre fin. Deux ans - ni plus ni moins - écrit dans les papiers depuis le premier jour. Mais quelque chose que les papiers n’avaient pas prévu - c’est ce qu’on emporte avec soi quand on passe la porte pour la dernière fois.

« Je pensais que ce serait juste un contrat de travail qui finirait avec le temps. Mais aujourd’hui je réalise que certains endroits ne traversent pas notre vie en passant. Ils s’installent en nous - pour toujours. »

Je pars avec les rires partagés - les journées difficiles traversées ensemble - la sonnerie d’alarme qui m’a vue courir seule dans la rue - mon père à l’autre bout du monde et les mains de mes collègues sur mes épaules. Je pars avec les noms - même ceux que je ne sais plus prononcer parfaitement. Et surtout avec cette vérité simple apprise dans cette blanchisserie de Besançon : ce n’est pas la langue qui unit les êtres humains en premier. C’est l’humanité. Le respect. La bienveillance.

« Vous avez rendu ma Ghurba (mon exil) plus légère - mes journées plus belles - et ma première expérience dans ce pays inoubliable. »

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Un nouveau jour m’attend

Je pars vers autre chose maintenant. Un nouveau travail - peut-être un nouveau métier à apprendre. Une autre porte à pousser - une autre main tendue - un autre bonjour à prononcer - avec un peu moins de tremblement cette fois.

Parce que deux ans dans une blanchisserie de Besançon apprennent autre chose que laver le linge. Ils apprennent que l’exil n’est pas une condamnation. Que la différence de langue et de culture crée une distance qu’on peut dépasser. Que la France - ce pays que j’aime profondément - n’est pas seulement une administration - un titre de séjour - une allocation. C’est des visages. Des mains sur une épaule dans les jours difficiles. Une deuxième famille - en émigration.

« Une partie de moi restera ici - parmi ces visages - ces souvenirs - ces instants qui ont fait de moi une version plus forte et plus belle de moi-même. Je suis fière de chaque pas accompli avec vous durant ces deux années - et de chaque défi surmonté».

Ce matin de juin 2026 - j’ai fermé la porte de la Blanchisserie du Refuge pour la dernière fois en tant qu’employée. Je me suis retournée une seule fois. Puis j’ai marché. Vers tout ce que la France me réserve encore.

L’Appel — lappelfrance.fr │ Besançon, France │ juin 2026

L'Appel
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