mercredi 17 juin 2026, 15:53
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Ce que la mort peut encore donner

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Ce que la mort peut encore donner

Au CHU de Besançon - des hommes et des femmes travaillent dans l’ombre pour transformer les pires nuits de certaines familles en matins nouveaux pour d’autres. En 2025 - la France a battu un record historique de greffes. Mais derrière chaque chiffre - il y a des visages que les statistiques n’ont pas.

 Il est trois heures du matin. Dans le service de réanimation de l’hôpital Jean-Minjoz - une infirmière de la coordination hospitalière frappe doucement à la porte d’un salon d’attente. De l’autre côté - une famille qui n’a pas dormi depuis deux jours. Elle va leur poser la question la plus difficile qui soit. Et de leur réponse - ce soir-là - dépendra peut-être la vie d’un inconnu.

La chaîne invisible

Chaque année - la Coordination hospitalière des prélèvements d’organes et de tissus du CHU Besançon Franche-Comté identifie des dizaines de donneurs potentiels. En 2025 - ce sont 68 situations qui ont été suivies par l’équipe. Soixante-huit familles convoquées dans des couloirs de réanimation. Soixante-huit conversations que personne ne demande à avoir.

Sur ces 68 cas - 34 ont abouti à un prélèvement effectif. Vingt-et-un ont été refusés - soit parce que le défunt avait exprimé son opposition de son vivant - soit parce que ses proches - dans le silence de cette nuit-là - ne savaient pas. Ne savaient pas ce qu’il aurait voulu.

C’est précisément ce silence que les équipes du CHU combattent - dans les lycées - dans les boulangeries partenaires de Franche-Comté - dans les halls d’hôpital - avec leur petite mascotte en forme de cœur rose enveloppée d’un ruban vert. Pas pour convaincre. Pour que chacun parle. Avant.

« Le prélèvement est effectué au bloc opératoire dans les mêmes conditions qu’une intervention chirurgicale classique. Après l’intervention - le corps est restauré avec soin avant d’être restitué à la famille. Nous ne demandons pas aux familles de céder quelque chose. Nous leur donnons la possibilité d’honorer quelqu’un. »

- Coordination hospitalière des prélèvements d’organes et de tissus - CHU Besançon Franche-Comté

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Pierre et Charline - ce que le deuil peut construire

Il existe - dans l’enceinte même du CHU Jean-Minjoz - une maison. Pas un service médical. Pas une salle d’attente. Une maison - avec des canapés - une cuisine - des chambres pour dormir - et une lumière différente de celle des néons hospitaliers. On l’appelle la Maison des Familles. Elle est née du pire.

Pierre Dornier était minotier à Besançon. Avec son épouse Charline - ils ont perdu leurs deux filles - l’une après l’autre - emportées par une leucémie. Deux fois le même déchirement. Deux fois les mêmes couloirs blancs - les mêmes chaises dures - les mêmes nuits passées à attendre dans un hôpital qui ne sait pas où mettre les ªminuits» des familles.

Alors Pierre Dornier a décidé quelque chose d’étrange à première vue - quelque chose que beaucoup d’hommes brisés n’auraient pas eu la force de faire : il a décidé de construire. En 1989 - il vend des pin’s dans les boulangeries de Franche-Comté pour financer des sorties en montagne pour des enfants malades. Ce sera le début de l’association Semons l’espoir.

En 2015 - après des années de mobilisation - la Maison des Familles ouvre ses portes derrière le CHU Jean-Minjoz. Des centaines de familles - venues de toute la Franche-Comté et au-delà - y ont trouvé un toit - une table - et surtout la certitude de ne pas traverser l’impensable seules.

Pierre Dornier est mort le 14 juin 2022 - brutalement - à 73 ans. Il n’a pas vu sa maison vieillir. Mais sa maison - elle - continue de veiller. Chaque nuit où une famille attend devant une porte de réanimation - elle est là.

« Pierre a créé Semons l’espoir après la disparition de ses filles. Il disait qu’elles étaient avec lui ainsi. C’était sa force - il a rassemblé autour de lui tant de gens - pour faire des actions - des projets. C’est un truc de fou - des rencontres de dingues. C’était quelque chose de grandiose. »

- Philippe Roy - administrateur de l’association Semons l’espoir - Besançon

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966 - le chiffre que personne ne lit jusqu’au bout

En 2025 - la France a réalisé 6 148 greffes d’organes. Un record absolu. Le plus haut niveau jamais enregistré depuis que l’Agence de la biomédecine tient ses comptabilités. Dix-sept greffes par jour en moyenne. Dix-sept fois - quelque part en France - un téléphone a sonné au milieu de la nuit.

Mais le même rapport publie un autre chiffre - celui qu’on lit plus vite - celui qui gêne. En 2025 - 966 patients sont morts en liste d’attente. Neuf cent soixante-six. Contre 852 l’année précédente. La courbe monte dans les deux sens en même temps.

Au 1er janvier 2026 - 23 294 patients étaient inscrits sur la liste nationale d’attente. Parmi eux - 11 642 en liste active - immédiatement éligibles à une greffe si un organe compatible se libère. Si. Ce si-là s’appelle une famille - quelque part - qui a parlé avant.

DON D’ORGANES — LES CHIFFRES CLÉS 2025-2026 (AGENCE DE LA BIOMÉDECINE) ▸ 6 148 greffes réalisées en 2025 - record historique absolu en France ▸ 966 patients décédés en liste d’attente en 2025 - en hausse vs 2024 ▸ 23 294 patients inscrits sur liste nationale au 1er janvier 2026 ▸ 603 greffes rénales avec donneur vivant en 2025 - premier franchissement du seuil 600 ▸ 74 % des Français favorables au don - mais seulement 49 % en ont parlé à leurs proches ▸ 90 % estiment important que leurs proches connaissent leur position - baromètre 2026 ▸ CHU Besançon 2025 : 68 donneurs potentiels identifiés - 34 prélèvements effectués ▸ 21 refus enregistrés au CHU Besançon en 2025 - sur 68 cas suivis

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La nuit où Isabelle a dit oui

Isabelle - prénom modifié - n’avait pas prévu de passer cette nuit-là à l’hôpital. Son mari avait eu un accident de la route en début de soirée. Elle était arrivée aux urgences du CHU Jean-Minjoz avec ses deux enfants - et elle avait attendu - comme on attend dans ces moments-là - sans vraiment comprendre ce qu’on attend.

Vers minuit - une femme de l’équipe de coordination s’était assise à côté d’elle. Pas pour annoncer. Pas encore. Juste pour être là. Puis - doucement - avait posé la question.

Isabelle n’avait pas hésité longtemps. Son mari en avait parlé à table - une fois - il y a deux ans. Il avait dit : « Si un jour j’y passe - autant que ça serve à quelqu’un. » Elle s’en souvenait. Elle avait dit oui. Elle ne savait pas - cette nuit-là - combien de vies ce oui allait toucher.

Les reins de son mari sont partis vers Lyon dans les heures qui ont suivi. Son foie vers Paris. Ses cornées sont restées en Franche-Comté. Quelque part dans cette région - quelqu’un voit aujourd’hui grâce à un homme qu’il n’a jamais rencontré.

« Il avait dit ça comme ça - en mangeant. Je n’y avais pas vraiment fait attention sur le moment. Et puis cette nuit-là - ces mots sont revenus. J’ai répondu à sa place. C’est la dernière chose que j’ai pu faire pour lui. »

- Isabelle - épouse d’un donneur d’organes - CHU Besançon - prénom modifié

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Alexandre - un homme qui filme avec ses poumons d’emprunt

Alexandre Allain a 38 ans. Il réalise des documentaires. Et il respire grâce à des poumons qui ne sont pas les siens. Gréffé pulmonaire - il a choisi de faire de sa vie l’argument de son cinéma. Son documentaire « Le Désert à Plein Poumons » sera projeté ce lundi 22 juin au cinéma Mégarama Besançon - dans le cadre du ciné-débat organisé par le CHU.

Après la projection - Alexandre Allain sera sur scène avec un patient greffé - une famille de donneur - et Armand Dirand - philosophe. Ils parleront de ce que c’est que de porter en soi la vie d’un autre - et de ce que c’est que de donner cette vie sans jamais le savoir.

L’anonymat du don - en France - est une règle absolue. Le receveur ne connaît pas le nom du donneur. La famille du donneur ne sait pas à qui sont partis les organes. Deux vies qui se croisent sans jamais se voir. Deux histoires qui se prolongent l’une l’autre sans jamais se toucher.

« Je ne sais pas qui était la personne dont j’ai reçu les poumons. Je ne le saurai jamais. Mais chaque matin - quand je me réveille et que je respire - je pense à sa famille. Et je me dis que ce qu’elle a fait cette nuit-là - c’est le plus grand cadeau qu’on puisse faire à un inconnu. »

- Alexandre Allain - réalisateur - greffé des poumons

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Ce que 49 % veut dire

Le baromètre 2026 de l’Agence de la biomédecine établit un chiffre qui résume tout. 74 % des Français se déclarent favorables au don de leurs organes après leur décès. 90 % estiment qu’il est important que leurs proches connaissent leur position. Mais seulement 49 % ont effectivement parlé à leur entourage.

Cet écart - entre ce qu’on pense et ce qu’on dit - est précisément le champ de bataille des équipes du CHU Besançon. C’est pour combler ce 41 % silencieux qu’elles vont dans les écoles - dans les boulangeries - dans les halls d’hôpital - avec leurs stands et leurs questions simples.

Un sondage ne sauve pas de vie. Une conversation en famille - oui. C’est pour ça que le CHU de Besançon a créé sa mascotte - ce petit cœur rose dans un ruban vert - qui dit en substance la même chose depuis des années : « Parlez-en. Ce soir. À table. »

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Ce que la mort peut encore donner

Il y a - dans la Maison des Familles du CHU Jean-Minjoz - un arbre planté en hommage aux donneurs d’organes de Franche-Comté. Personne ne connaît les noms gravés dessous. Mais chaque famille qui passe devant - chaque soignant qui sort fumer sur le parking - chaque médecin qui rentre après une longue garde - sait ce qu’il représente.

Il représente les nuits où des équipes ont frappé à des portes. Les nuits où des familles ont trouvé dans le pire la force de dire quelque chose de beau. Les nuits où - quelque part en France - un téléphone a sonné et une voix a dit : « Nous avons trouvé un organe compatible. »

Pierre Dornier savait cette vérité mieux que quiconque - lui qui avait perdu ses deux filles et choisi de construire plutôt que de se taire. On ne répare pas un deuil. Mais on peut - parfois - lui donner un sens.

Et parfois - un sens - ça ressemble à quelqu’un qui respire.

En France - tout le monde est donneur présumé d’organes après sa mort - sauf en cas de refus exprimé de son vivant via le Registre national des refus. Parler de sa volonté à ses proches reste le geste le plus déterminant. Le ciné-débat « Le Désert à Plein Poumons » - organisé par le CHU Besançon - se tient le 22 juin 2026 à 20h au cinéma Mégarama Marché Beaux-Arts - Besançon. Entrée libre.
Note éditoriale — Les données nationales sont issues du bilan d’activité 2025 et du baromètre 2026 de l’Agence de la biomédecine (février 2026). Les données du CHU Besançon sont issues de macommune.info (juin 2026) et du site officiel du CHU Besançon Franche-Comté. L’histoire de Pierre et Charline Dornier est documentée par le CHU - France 3 BFC et Hebdo25 (juin 2022). Les prénoms Isabelle et Marie sont fictifs - conformément à l’anonymat du don d’organes en France. Alexandre Allain est greffé pulmonaire et réalisateur du documentaire « Le Désert à Plein Poumons ».
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