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La France combat depuis vingt ans un ennemi qu’elle a construit

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La France combat depuis vingt ans un ennemi qu’elle a construit

Ce que le débat sur l'islamisme politique révèle sur la République, bien plus que sur l'islam.

Le rapport existe. Les chiffres sont là. Et pourtant, plus la France regarde ce dossier en face, moins elle se voit elle-même dedans.

Le vide qu'on a laissé s'organiser

Quand le ministère de l'Intérieur publie en mai 2025 son rapport sur les Frères musulmans et l'islamisme politique, il documente 139 lieux de culte proches de la mouvance, 280 associations, une implantation dans 55 départements. Ce qu'il ne dit pas, c'est que ce réseau a prospéré précisément parce que la République refusait de s'occuper de l'islam.

Pendant des décennies, la laïcité à la française a signifié concrètement ceci : l'État ne finance pas, ne forme pas, ne reconnaît pas de structures islamiques représentatives. Il garde les mains propres et le regard ailleurs. Le résultat logique de ce désengagement - non pas son accident, mais son produit naturel - c'est que ceux qui voulaient investir le champ islamique l'ont fait sans concurrence institutionnelle.

La Confrérie, née en Égypte en 1928, n'a pas conquis un espace français : elle a occupé un espace que la République avait délibérément laissé vide au nom de ses principes.

Ce que Paris appelle aujourd'hui entrisme était, hier, le seul investissement disponible. La France se bat contre la conséquence de sa propre doctrine, sans jamais nommer la doctrine.

La Confrérie n'a pas conquis un espace français : elle a occupé celui que la République avait délibérément laissé vide.

Une catégorie qui se définit en se cherchant

La mission gouvernementale qui a produit le rapport de 2025 a commencé avec un objet précis : les Frères musulmans. Elle a terminé avec un objet plus large : l'islamisme politique en général. Ce glissement, signalé dans les comptes rendus parlementaires sans y être analysé, est l'aveu le plus révélateur du dossier entier.

Une enquête dont le périmètre grandit pendant qu'elle se déroule n'est pas une enquête sur un objet stable. C'est une enquête sur une frontière mouvante. Et une frontière mouvante est, par définition, une frontière qui dépend de qui la trace. Aujourd'hui, c'est le rapport Retailleau qui trace. Demain, ce sera le programme de Bardella, ou le discours de Cazeneuve. La catégorie n'est pas juridique : elle est politique. Elle grossit ou rétrécit selon la pression du moment.

Observez la séquence des mots. En 2020, Macron aux Mureaux parlait de séparatisme. En 2021, la loi ciblait les atteintes aux principes républicains. En 2025, le rapport parle d'entrisme frériste. Chaque reformulation n'est pas une précision : c'est un déplacement de cible. Le séparatisme désigne des quartiers. Les atteintes aux principes touchent les associations. L'entrisme frériste vise les réseaux d'influence.

La progression n'est pas vers la rigueur mais vers l'insaisissable, et un ennemi insaisissable est le plus utile politiquement, car on ne peut jamais prouver qu'il est vaincu.

Un ennemi insaisissable est le plus utile politiquement : on ne peut jamais prouver qu'il est vaincu.

L'arsenal qui sélectionne les plus forts

En septembre 2021, la loi dite séparatisme entre en vigueur. Son bilan officiel, évalué en janvier 2025 par l'Assemblée nationale, compte 23 dissolutions depuis lors, contre 29 sur toute la décennie précédente. Le gouvernement présente cela comme une accélération. Mais rapportées au 1,5 million d'associations françaises, ces 23 structures dissoutes représentent une proportion voisine de zéro. Ce que la loi a produit, en revanche, est plus intéressant que ce qu'elle a détruit.

Le Sénat l'a formulé avec une netteté rare : les associations visées ont adopté une stratégie du profil bas pour échapper à la vigilance, tandis que les nouvelles obligations pèsent quasi exclusivement sur des structures irréprochables. Traduit sans euphémisme : la loi a appris aux réseaux islamistes à se dissimuler mieux. La dissolution n'est pas une fin, c'est un examen de passage. Seuls survivent ceux qui savent se rendre invisibles.

La politique de fermeté a donc engagé, sans le vouloir, un processus de sélection darwinienne : elle élimine les amateurs et renforce les professionnels.

Une question écrite à l'Assemblée nationale le confirme de l'extérieur : un collectif fondé dans la foulée d'une dissolution française opère désormais depuis l'étranger sous un autre nom, hors de portée du droit français. Le périmètre de l'État s'arrête à ses frontières. Celui des réseaux transnationaux, non. Chaque dissolution nationale produit une externalisation internationale. La France allège son problème visible et alourdit son problème réel.

La politique de fermeté a engagé, sans le vouloir, une sélection darwinienne : elle élimine les amateurs et renforce les professionnels.

Le renseignement dit une chose, le politique en fait une autre

Le rapport de mai 2025 est un document de renseignement. Ses auteurs ont auditionné des chercheurs, des agents de la DGSI, des partenaires étrangers. Leurs conclusions sont nuancées : la menace est réelle, le séparatisme est méthodique, mais il est rarement violent et il avance sur des décennies. C'est un diagnostic de long terme qui appelle une réponse de long terme : formation des imams, financement transparent des mosquées, travail social dans les quartiers, politique étrangère cohérente vis-à-vis des États qui financent.

Ce que le calendrier politique en a fait est exactement l'inverse. Le rapport, commandé par Darmanin début 2024, est exploité par Retailleau au printemps 2025 avec des fuites dans Le Figaro soigneusement chronométrées, selon Franck Frégosi, chercheur spécialiste de l'islam français interrogé par The Conversation, qui rappelle que les ambitions présidentielles du ministre sont connues. Puis vient le recadrage présidentiel, les propositions jugées insuffisantes, le Conseil de défense.

En huit mois, un document de renseignement devient un feuilleton de compétition interne à la droite. Et le feuilleton dure parce qu'il rapporte à tout le monde.

À la droite extrême, le dossier confirme le grand remplacement. À la droite modérée, il justifie la fermeté républicaine. Au centre, il permet d'apparaître sérieux sans trancher. À la gauche de gouvernement, il donne l'occasion de défendre les libertés. Quatre postures, quatre électorats, un seul dossier. La seule position sans rendement électoral est le traitement réel du problème : lent, technique, coûteux, invisible. C'est pourquoi elle n'a jamais existé.

Quatre postures, quatre électorats, un seul dossier, et une seule position sans rendement : le traitement réel.

Le paradoxe que personne ne veut voir

Voilà où le raisonnement devient inconfortable. La France demande à ses cinq ou six millions de citoyens musulmans de s'intégrer dans un pacte républicain universel.

Simultanément, elle leur applique depuis 2021 un régime juridique d'exception : contrat d'engagement républicain conditionnant leurs associations, surveillance de leurs mosquées, contrôle de leurs financements, restriction de l'instruction en famille - une série de mesures qui, dans les faits, s'applique à l'ensemble du monde associatif mais a été conçue, dans la tête de ses auteurs, pour cibler un segment religieux précis.

Ce double discours n'échappe pas à ceux qu'il concerne. Un jeune Français musulman de vingt ans lit dans la loi de 2021 non pas une défense de la laïcité, mais la preuve que son appartenance religieuse le place, par défaut, dans une catégorie suspecte.

Ce message-là, celui qui dit vous n'êtes pas pleinement dans le contrat avant même que vous ne l'ayez rompu, est exactement le carburant que le discours des Frères musulmans cherche depuis toujours : la démonstration que la République ne tient pas sa propre promesse.

L'islamisme politique se nourrit moins de théologie que de ressentiment légitime. La France produit ce ressentiment en voulant le prévenir. C'est le cercle que le rapport de 2025, aussi précis soit-il sur la cartographie de la menace, ne peut pas cartographier - parce qu'il regarde le mouvement et non le miroir dans lequel le mouvement se reflète.

L'islamisme politique se nourrit moins de théologie que de ressentiment légitime. La France produit ce ressentiment en voulant le prévenir.

Ce que l'Autriche a fait et pourquoi ça ne marche pas ici

L'Autriche est devenue la référence de la droite française : après l'attentat de Vienne en 2020, Vienne a interdit la propagation des idées des Frères musulmans, passible d'amende et d'emprisonnement. Sur le papier, c'est la ligne claire que Paris hésite à tracer. Mais la comparaison révèle précisément ce qu'elle est censée cacher.

L'Autriche compte neuf millions d'habitants et moins de 700 000 musulmans. La France en compte 68 millions avec une population musulmane estimée entre cinq et six millions. Transposer l'outil autrichien à l'échelle française ne serait pas une différence de degré mais de nature : un dispositif ciblant une idéologie diffuse, sans contours juridiques nets, dans un pays où cette idéologie est minoritaire mais non marginale, serait censuré par le Conseil constitutionnel avant même d'entrer en vigueur.

Chacun à Paris le sait. C'est pourquoi la droite l'agite et le gouvernement freine : l'annonce est destinée à un électorat, pas à un juge.

Et c'est aussi pourquoi la proposition d'inscription des Frères musulmans sur la liste terroriste européenne, débattue en janvier 2026 contre l'avis du gouvernement lui-même, n'est pas une politique mais une posture. Une organisation qui n'a jamais été condamnée pénalement en tant que telle en France, dont les branches ont des statuts juridiques radicalement différents selon les pays, et dont la définition de membre est contestée par les chercheurs eux-mêmes, ne satisfait pas aux critères juridiques européens d'inscription terroriste.

Personne parmi les défenseurs de la proposition ne l'ignore. Ce qui se joue est ailleurs : dans la normalisation du registre, dans l'habitude prise par l'opinion d'entendre les mots terroriste et islamisme dans la même phrase, avant 2027.

La mairie comme terrain d'une guerre qu'elle ne peut pas gagner

Pendant que Paris légifère et que les chaînes d'information débattent, c'est dans les mairies que le dossier se règle au quotidien - et là, la distance entre la rhétorique nationale et les moyens réels est abyssale. Le contrat d'engagement républicain contraint les communes à surveiller les associations qu'elles subventionnent. Mais surveiller suppose du temps, du personnel juridique, une capacité d'analyse du discours religieux que la grande majorité des communes de 5 000 habitants n'a tout simplement pas.

La loi a donc créé une obligation sans créer les conditions de son exécution. Elle a transféré vers l'échelon le plus démuni la responsabilité du problème le plus complexe. Et elle a soumis chaque maire à une pression contradictoire : refuser une salle à une association musulmane, c'est risquer l'accusation d'islamophobie et le tribunal administratif. L'accepter, c'est risquer d'apparaître complaisant et la couverture de presse. Dans les deux cas, l'élu local paie politiquement une décision que l'État a refusé de prendre lui-même.

Ce déplacement de responsabilité vers la périphérie est une constante de la politique française de laïcité : l'État trace la règle, le maire applique l'exception, et quand l'exception fait scandale, Paris se souvient qu'il avait tracé la règle. La décentralisation du problème n'est pas un oubli : c'est une protection.

L'État trace la règle, le maire applique l'exception, et quand ça fait scandale, Paris se souvient qu'il avait tracé la règle.

2027 : l'islamisme politique comme thermomètre, pas comme sujet À mesure que la présidentielle de 2027 approche, une mécanique se met en place qui n'a plus rien à voir avec la menace réelle. Le rapport de 2025 a établi une cartographie. Les propositions de janvier 2026 ont établi un registre. La campagne qui vient établira un vocabulaire. Et ce vocabulaire, islamisme, entrisme, frérisme, liste terroriste, sera jugé non à sa précision juridique mais à sa capacité à mobiliser.

La vraie question de 2027 n'est pas de savoir si la mouvance frériste progresse ou recule dans les 55 départements que le rapport cartographie. C'est de savoir si le candidat qui gagne sera celui qui a le mieux compris la menace ou celui qui a le mieux su la nommer. Ces deux compétences n'ont aucun rapport entre elles, et depuis vingt ans, c'est la seconde qui prime.

L'islamisme politique est donc, dans le débat français, à la fois un phénomène réel documenté par des services sérieux, et un thermomètre qui mesure non pas la température de l'islam français mais celle de la droite française. Quand la droite est en compétition intense, le mercure monte. Quand elle est au pouvoir et doit gouverner, il redescend. Ce cycle ne dépend pas de ce que font les 280 associations du rapport. Il dépend de ce que font les instituts de sondage.

La France a un vrai problème d'islamisme politique. Elle a un problème plus grand encore : elle ne sait pas le distinguer de son propre besoin de l'avoir.

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
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