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Le discours qui a fait expulser un imam vers le Maroc prospère aujourd’hui sans obstacle sur les téléphones français

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Le discours qui a fait expulser un imam vers le Maroc prospère aujourd’hui sans obstacle sur les téléphones français

Entre soumission de la femme théorisée en vidéo et jurisprudence du Conseil d'État, enquête sur une nouvelle génération de prédicateurs que la loi peine à saisir.

Un homme filmé dans sa bibliothèque, qamis impeccable, explique à ses abonnés comment une épouse doit se soumettre. Un autre, des années plus tôt, tenait un discours presque identique - et fut expulsé du territoire français pour cela.

◆ Un décor de bibliothèque, un discours de soumission

Barbe longue, chéchia vissée sur la tête, Samy Philippe Chaouche se filme entouré de Corans et de recueils de hadiths. Se présentant comme « enseignant et ancien imam prêcheur en Île-de-France », diplômé de l'université Al-Azhar du Caire, il détaille sur TikTok, YouTube et Instagram les droits et devoirs des femmes en islam. Le ton est posé, le décor soigné, l'homme paraît crédible.

Lorsque tu te trouves sur le trottoir, ma sœur, n'oublie pas de raser les murs

- Samy Philippe Chaouche

Dans une autre vidéo consacrée à la « sortie de la femme en islam », il théorise un droit de veto conjugal : sortir n'est permis que si l'utilité dépasse le risque de fitna - la tentation qu'une femme ferait peser sur les hommes qu'elle croise. Il va plus loin : un mari a, selon lui, le devoir d'interdire à son épouse, à ses filles ou à ses sœurs de sortir parfumées ou maquillées. D'autres prises de parole, relevées par la presse, évoquent une semaine de malédiction pour l'épouse refusant les avances de son mari, ou l'interdiction de partager un repas avec des « mécréants ».

Né en Suisse, arrivé en France à deux ans et demi dans une famille qu'il décrit lui-même comme éloignée de la religion, l'homme se présente aujourd'hui comme prédicateur depuis 2016. Il revendique plus de 100 000 abonnés cumulés sur l'ensemble de ses comptes.

Son répertoire dépasse la seule question des femmes. Une autre vidéo, consacrée à l'identité de la France, questionne si le pays doit être compris comme une nation « chrétienne » ou « gauloise » - une manière, pour un prédicateur religieux, de s'aventurer sur un terrain identitaire et historique qui dépasse largement le champ du conseil spirituel qu'il revendique par ailleurs.

◆ Une méthode documentée par les associations de vigilance

Ce profil n'est pas isolé. L'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (Unadfi), reconnue par les pouvoirs publics dans la lutte contre les dérives sectaires, décrit un phénomène désormais installé : des influenceurs salafistes qui investissent massivement les réseaux sociaux avec une rhétorique rodée et des codes de communication résolument modernes.

ils ne crient pas leur appartenance, n'affichent pas de slogans extrémistes

- l'Unadfi

Loin de l'image austère du prédicateur traditionnel, ces nouveaux venus du numérique soignent leur image, brouillent les pistes et diffusent, sous couvert de conseils spirituels, une lecture rigoriste - parfois déformée - des textes religieux. Les femmes y sont systématiquement présentées comme devant rester effacées et soumises.

◆ Une inquiétude qui remonte jusqu'au sommet de l'État

Ce constat associatif rejoint des analyses officielles. Un rapport du ministère de l'Intérieur sur les Frères musulmans et l'islamisme politique en France, publié en mars 2025, établit que la diffusion de l'idéologie islamiste résulte aujourd'hui principalement d'un activisme militant ancré au plan local, renforcé par une nouvelle génération de prédicateurs - un constat jugé suffisamment préoccupant pour être relié, dans ce même rapport, à la vigilance requise autour des élections municipales de 2026.

L'Institut Montaigne, dans son étude de référence sur l'implantation de l'islamisme en Europe, consacre un chapitre entier aux réseaux sociaux, qu'il qualifie de formidable caisse de résonance pour la prédication islamiste. Une note de la place Beauvau relayée par la presse fait état de 114 lieux de culte salafistes recensés en France, et de tentatives de prise de contrôle recensées dans seize mosquées considérées comme modérées, contre treize en 2018 - preuve d'une stratégie qui ne se limite pas à l'écran, mais cherche aussi à peser sur les lieux de culte existants.

Devant la commission d'enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste, le chercheur Bernard Rougier résumait cette dynamique par une formule devenue référence dans le débat public : une « salafisation de l'islam » qui, en une trentaine d'années, aurait profondément recomposé l'offre religieuse disponible sur le territoire français.

Cette même note de la place Beauvau détaille la sociologie de ces prédicateurs : environ 11 % de nationalité algérienne, 6 % franco-algérienne et 6 % marocaine. La plupart concentrent officiellement leurs prêches sur des sujets spirituels apolitiques et affichent un rejet public de la violence - une posture qui, précisément, complique la tâche des pouvoirs publics et des plateformes numériques. La confrérie des Frères musulmans et la mouvance salafiste, longtemps rivales, montrent même des signes d'hybridation croissante : à Orange, des fidèles proches du salafisme tentent depuis 2016 de prendre le contrôle, par les urnes internes, d'une mosquée pourtant affiliée à une organisation d'obédience frériste.

◆ Pourquoi ce discours échappe à la modération

Le trait commun à ces prédicateurs de nouvelle génération n'est pas la virulence, mais sa mise en sourdine. Aucun appel explicite à la violence, aucune référence directe au terrorisme : le discours se drape dans le vocabulaire du fiqh, la jurisprudence islamique, et se présente comme une simple transmission de la parole des savants. Cette prudence sémantique, documentée par l'Unadfi comme par l'Institut Montaigne, permet à ces contenus de contourner les critères automatisés de modération des plateformes, conçus avant tout pour détecter l'incitation directe à la haine ou à la violence plutôt que la théorisation, plus feutrée, de l'inégalité entre les sexes.

◆ Le précédent Iquioussen : quand un discours similaire a coûté le territoire français Il existe pourtant un précédent où ce type de discours a eu des conséquences juridiques concrètes. Hassan Iquioussen, prédicateur du Nord proche de la mouvance des Frères musulmans et fort de dizaines de milliers d'abonnés sur YouTube et Facebook, a vu le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin ordonner son expulsion en juillet 2022, au nom de propos antisémites et d'un rejet assumé de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Le tribunal administratif de Paris avait d'abord suspendu la mesure, au nom du droit à une vie familiale normale. Mais saisi à son tour, le Conseil d'État a tranché en sens inverse le 30 août 2022 - non sans nuancer les motifs retenus. Le juge des référés a explicitement écarté certains griefs, comme la contestation de la réalité d'attentats terroristes ou le rejet des lois républicaines au profit de la loi islamique, jugés insuffisants à eux seuls pour justifier une expulsion. Un seul motif a, en définitive, emporté sa décision.

un discours systématique sur l'infériorité de la femme, théorisant sa soumission à l'homme

- le juge des référés du Conseil d'État

Réfugié quelques jours en Belgique, où il avait été un temps placé en rétention administrative avant d'être localisé par la police française, Hassan Iquioussen avait finalement été renvoyé vers le Maroc en janvier 2023 - pays dont il avait choisi la nationalité à sa majorité, bien que né en France. L'homme, fiché S par les services de renseignement depuis un an et demi au moment des faits, avait épuisé l'essentiel des recours disponibles devant la justice administrative française.

C'est une grande victoire pour la République

- Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, en 2022

◆ Une frontière juridique qui tient à un passeport

C'est ici que le parallèle avec Samy Philippe Chaouche prend tout son relief. Le motif juridique retenu contre Hassan Iquioussen - un discours systématique théorisant la soumission de la femme à l'homme - recoupe presque mot pour mot les prêches que Chaouche diffuse aujourd'hui librement. Sur le fond du discours, la ressemblance est frappante.

Le même discours sur la soumission de la femme a suffi, en 2022, à faire perdre le territoire français à un homme. Il continue aujourd'hui de circuler, sans entrave, sur les téléphones de plus de 100 000 abonnés.

La différence tient à un détail d'état civil. L'expulsion n'a été juridiquement possible que parce qu'Hassan Iquioussen avait conservé la nationalité marocaine. Samy Philippe Chaouche, de son côté, évoque publiquement une mère française et une naissance en Suisse suivie d'une arrivée en France dès la petite enfance - des éléments qui suggèrent, sans que cela soit officiellement confirmé, une nationalité française. Or le droit français interdit, sauf exceptions très encadrées, l'expulsion de ses propres nationaux. L'arme qui a fonctionné contre Iquioussen serait, dans ce cas, tout simplement indisponible.

Ce constat dessine un point aveugle du dispositif français face à la prédication rigoriste en ligne : le seul outil juridique dont l'efficacité a été testée et validée jusqu'au Conseil d'État ne s'applique qu'aux prédicateurs de nationalité étrangère. Pour tous les autres, la loi ne dispose, à ce jour, d'aucun équivalent aussi direct.

◆ D'autres voix, la même grammaire

Une note policière recensant les prédicateurs les plus suivis sur YouTube, régulièrement mise à jour depuis 2018, dénombre huit figures parmi les plus regardées, toutes tendances confondues. Hassan Iquioussen y figurait en bonne place avant son expulsion, cumulant à lui seul plus de 17 millions de vues cumulées sur la plateforme. D'autres, comme l'imam de Brest Rachid Abou Houdeyfa, ont depuis pris leurs distances avec les formes les plus radicales du salafisme, jusqu'à obtenir une formation civique fondée sur les valeurs de laïcité auprès de l'université de Brest.

Cette diversité de trajectoires rappelle qu'il ne s'agit pas d'un phénomène binaire opposant prédicateurs dangereux et prédicateurs inoffensifs, mais d'un écosystème mouvant, où la même grammaire religieuse - la soumission de la femme comme pierre angulaire du discours - peut coexister avec des parcours de rupture, de surveillance renforcée ou, comme dans le cas de Chaouche, d'apparente impunité.

Le rapport parlementaire de mars 2025 relève d'ailleurs que cette influence ne se limite plus aux seuls fidèles pratiquants : certains élus nationaux affichent eux-mêmes, lors de manifestations publiques, une proximité assumée avec des individus ou des collectifs proches de ces mouvances - signe que la porosité entre prédication religieuse et vie politique locale ne relève plus de la seule hypothèse théorique.

Le Conseil d'État a fixé, en 2022, une ligne claire : théoriser publiquement l'infériorité de la femme peut coûter le droit de vivre en France - à condition de ne pas être français. Tant que cette ligne ne concernera qu'une partie des prédicateurs qui la franchissent, le reste de l'écosystème continuera de prospérer, un abonné à la fois.

Reste une question que ni le rapport parlementaire de mars 2025 ni la jurisprudence Iquioussen ne tranchent : que faire d'un discours jugé suffisamment grave pour justifier une expulsion, lorsque la personne qui le tient ne peut, juridiquement, être expulsée nulle part ? À ce jour, aucune réponse législative équivalente n'a été formulée pour les prédicateurs de nationalité française tenant un discours comparable à celui qui a coûté son sol natal à Hassan Iquioussen.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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