Paris a perdu le Liban en refusant toujours de choisir un camp
Six refus sur une même antenne, un mois de mars, une seule question. Retour sur la séquence qui a scellé, plus sûrement que n'importe quel accord de Washington, l'effacement diplomatique de la France au pays du Cèdre.
Une question posée six fois. Six esquives, une par une, sur la même antenne, le même matin. Il n'aura fallu que quelques minutes de radio, un jour de mars, pour que la France dise au monde entier tout ce qu'elle ne voulait plus dire sur le Liban.
Six refus, une matinée, une question
Le 9 mars 2026, alors que les frappes israéliennes venaient de faire près de 500 morts en une semaine au Liban, le ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, était interrogé sur France Inter. La question, simple, revenait sans cesse : la France jugeait-elle ces bombardements disproportionnés ? Six fois, selon l'Institut français des relations internationales, le ministre a refusé de répondre.
Ce silence n'a rien d'anodin pour qui connaît l'histoire diplomatique française au Levant. Lors des précédents conflits israélo-libanais, en 1996 puis en 2006, Paris s'était toujours rangé, sans détour, aux côtés de Beyrouth - au nom de liens qui remontent à plusieurs siècles. Cette fois, rien de tel : le ministre s'est contenté d'assurer que les condamnations avaient été « signifiées avec la plus grande fermeté à l'ambassadeur d'Israël à Paris » - en privé, jamais devant les caméras.
Six refus de répondre à une même question, sur une même antenne, en une seule matinée : jamais la rupture avec la tradition diplomatique française au Levant n'aura été aussi silencieuse - et pourtant aussi audible.
Un mois plus tard, une conférence qui n'aura jamais lieu
Ce recul verbal a eu un prolongement concret. Paris devait accueillir, le 5 mars 2026, une conférence internationale de soutien à l'armée libanaise, montée avec l'appui de l'Arabie saoudite. Elle a été reportée sine die, la reprise des hostilités ayant eu raison du calendrier diplomatique français.
Un report qui contraste avec les ambitions affichées par Jean-Noël Barrot lui-même, un mois plus tôt à peine. Reçu à Beyrouth le 6 février, le ministre avait présenté cette conférence comme le socle d'une deuxième phase du désarmement du Hezbollah, et évoqué la nécessité d'anticiper, dès à présent, le retrait de la Finul prévu à la fin de l'année 2026. Le décalage entre les mots de février et les faits de mars mesure, à lui seul, l'écart entre les intentions françaises et leur capacité réelle à peser sur les événements.
Exclue de la table, malgré elle
La marginalisation s'est confirmée quelques semaines plus tard, de la manière la plus explicite qui soit. À la fin avril, alors que de nouvelles négociations directes entre Israël et le Liban s'annonçaient à Washington, Emmanuel Macron recevait à l'Élysée le premier ministre libanais Nawaf Salam - un geste de soutien symbolique fort. Mais selon Euronews, des responsables israéliens ont tenu à préciser, publiquement, que la France n'était pas impliquée dans ces discussions.
Se voir signifier son absence d'une table de négociation, alors même que l'on reçoit en grande pompe le chef du gouvernement concerné dans son propre palais présidentiel, n'est pas une simple maladresse protocolaire. C'est la démonstration, devant les caméras, qu'un geste diplomatique peut aujourd'hui coexister avec une absence totale de levier réel - la France continue de recevoir, mais elle ne négocie plus.
Le contraste avec l'attitude envers d'autres alliés d'Israël achève de dessiner le tableau. En juin 2025, l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et le Royaume-Uni sanctionnaient Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, les deux ministres israéliens d'extrême droite accusés d'attiser la colonisation. La France, elle, s'en est abstenue - tout en continuant d'exporter vers Israël des équipements à usage militaire.
Cette prudence envers Israël ne signifie pourtant pas des relations apaisées entre Paris et Tel-Aviv. Des responsables israéliens reprochent au contraire à la France d'avoir exclu, en 2024 puis en 2025, une douzaine d'entreprises israéliennes de défense des salons Eurosatory et du Bourget - deux vitrines internationales de l'industrie militaire organisées sur le sol français. Emmanuel Macron a par ailleurs exhorté Israël, publiquement, à « renoncer à ses visées territoriales » pour permettre au cessez-le-feu de perdurer. Paris se retrouve ainsi dans une position singulière : jugée trop timide par une partie de l'opinion libanaise, mais jugée trop critique par Israël - sans que cette double insatisfaction ne se traduise, dans un cas comme dans l'autre, par une once d'influence supplémentaire.
Une lecture libanaise du même effacement
Interrogée par L'Appel sur cette perte d'influence, la journaliste libanaise et analyste en géopolitique Elissa El Hachem situe, elle, l'origine du basculement quatre ans plus tôt, loin des micros de France Inter.
Selon elle, le véritable tournant remonte au 4 août 2020, au lendemain de l'explosion du port de Beyrouth. La visite d'Emmanuel Macron avait alors suscité, raconte-t-elle, un immense espoir parmi les Libanais, qui y voyaient le retour d'une France capable d'accompagner le pays vers la justice, les réformes et la reconstruction. Cet espoir, précise-t-elle, a rapidement cédé la place à une déception durable : une partie de l'opinion publique libanaise a eu le sentiment que Paris privilégiait une coopération économique avec les autorités en place, avant même que les attentes de justice et de réformes ne soient satisfaites.
Cette perception s'est encore renforcée lorsque Paris a adopté une communication très prudente après plusieurs attaques ayant coûté la vie à des soldats français de la Finul, sans désigner publiquement les responsables.
- Elissa El Hachem
Ce que décrit ainsi la journaliste, c'est une France prisonnière d'une prudence devenue réflexe : la même retenue qui l'a empêchée de nommer les responsables d'attaques ayant tué ses propres soldats est celle-là même qui l'a empêchée, cinq ans plus tard, de qualifier de disproportionnées des frappes ayant fait des centaines de morts civils. Le silence de 2020 et celui de mars 2026 ne sont pas deux épisodes séparés : ils forment une seule et même ligne de conduite, maintenue assez longtemps pour finir par coûter à la France sa place à la table des négociateurs.
Washington n'a pas eu besoin de pousser la France dehors
Depuis le retour de Donald Trump pour un second mandat, notre journaliste observe que Washington a clairement pris l'initiative du dossier libanais, pilotant l'essentiel de ses volets diplomatiques, sécuritaires et stratégiques, tandis que les acteurs européens - la France en tête - se retrouvent relégués à un rôle secondaire.
Cette description rejoint, presque terme pour terme, l'analyse de l'Ifri : le rôle central aujourd'hui joué par les États-Unis dans les dynamiques israélo-libanaises n'a pas eu besoin d'écarter la France par la force. Il lui a suffi d'agir vite, et sans détour, pendant que Paris pesait chacun de ses mots. Aucune rivalité ouverte, aucune éviction officielle : simplement un vide que l'un occupait pendant que l'autre hésitait encore à le remplir.
Le prix concret d'une prudence trop prolongée
Le résultat de cette hésitation prolongée se mesure aujourd'hui en actes très concrets, que la diplomatie française ne maîtrise plus. C'est Washington qui a arraché, le 26 juin, l'accord-cadre entre Israël et le Liban - sans que Paris y soit associée en position de force. C'est Washington encore que le président libanais Joseph Aoun est allé consulter, fin juillet, avant même d'autoriser le déploiement pilote de son armée dans les villages évacués par Israël.
Il reste toutefois à la France une carte à jouer, que notre journaliste ne referme pas totalement : la question de l'architecture sécuritaire appelée à succéder à la Finul, à l'horizon de la fin de l'année 2026, reste ouverte, et Paris cherche encore à s'y ménager une place. Selon l'Ifri, l'idée d'une force portée directement par l'Union européenne gagne même du terrain dans les cercles diplomatiques français, face aux blocages potentiels à l'ONU et aux réticences déjà perceptibles côté américain et israélien.
Mais cette carte, elle-même, dépendra moins de la volonté française que de la capacité de l'État libanais à imposer, seul, son autorité sur les armes du Hezbollah - une condition que la France ne peut plus imposer à personne, faute d'avoir su, en temps voulu, se faire entendre. Proposer une force européenne pour succéder à la Finul suppose, en creux, d'avoir déjà convaincu ses partenaires que l'on reste un acteur crédible sur le dossier - précisément ce que les épisodes des derniers mois ont mis en doute.
Un silence prolongé sur une antenne de radio, une conférence annulée, une place refusée à une table de négociation : aucun de ces épisodes, pris isolément, n'explique l'effacement français au Liban. Mis bout à bout, ils racontent une diplomatie qui n'a pas été chassée du Levant - elle s'en est retirée, une hésitation après l'autre, sans jamais s'en rendre compte à temps.