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Entre Gaza et le nucléaire, Riyad joue sur deux tableaux diplomatiques à la fois

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Entre Gaza et le nucléaire, Riyad joue sur deux tableaux diplomatiques à la fois

De la coprésidence d'une conférence de l'ONU à la conditionnalité posée par Donald Trump sur l'accord nucléaire, retour sur une diplomatie saoudienne qui articule puissance douce et négociation discrète.

Coprésider une conférence des Nations unies pour la paix d'un côté. Négocier les conditions d'un accord nucléaire lié à la normalisation avec Israël de l'autre. Deux visages d'une même diplomatie, révélés à quelques mois d'intervalle.

 Un accord nucléaire suspendu à une seule condition

Jeudi, le président américain Donald Trump a conditionné l'accord de coopération nucléaire civile conclu la veille avec l'Arabie saoudite à la normalisation des relations du royaume avec Israël. Sur son réseau Truth Social, il a précisé que cet accord civil - excluant tout enrichissement à des fins militaires - resterait subordonné à l'adhésion de Riyad aux accords d'Abraham.

Un accord présenté la veille comme purement civil, assorti le lendemain d'une condition purement politique : c'est ce grand écart d'un jour à l'autre qui résume la méthode Trump.

La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a résumé la position américaine sans détour : sans adhésion saoudienne aux accords, l'accord nucléaire ne verra tout simplement pas le jour.

the deal is off

 Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche

Le texte prévoit encore quatre-vingt-dix jours de session parlementaire pour un examen par le Congrès américain, ainsi qu'une étude de faisabilité de deux ans sur le volet enrichissement. Côté israélien, la réaction ne s'est pas fait attendre : le bureau du Premier ministre a salué la condition posée par Washington.

un bond historique en avant pour la paix au Moyen-Orient

- le bureau du Premier ministre Benyamin Netanyahou

 Une position publique qui s'est durcie après le 7 octobre

Cette séquence n'est que le dernier épisode d'un feuilleton diplomatique entamé bien avant la guerre à Gaza. En septembre 2023, le prince héritier Mohammed ben Salmane affirmait qu'une normalisation historique avec Israël se rapprochait chaque jour davantage - tout en avertissant que le royaume chercherait lui-même l'arme nucléaire si l'Iran, son rival régional, venait à s'en doter le premier. Des analystes évoquaient alors des négociations âprement menées pour obtenir de Washington des garanties de sécurité et une assistance sur un programme nucléaire civil capable d'enrichir de l'uranium - les mêmes termes, presque mot pour mot, que ceux qui font l'actualité cette semaine.

L'attaque du Hamas et la guerre qui a suivi ont changé la donne. Devant le Sommet de la Ligue arabe, le prince héritier a qualifié la campagne militaire israélienne à Gaza de génocide. En septembre 2024, devant le Conseil de la Choura, il réaffirmait que le royaume ne normaliserait ses relations avec Israël qu'après la création d'un État palestinien.

Entre septembre 2023 et l'automne suivant, le même homme est passé d'une normalisation présentée comme imminente à un rejet catégorique tant qu'aucun État palestinien ne verrait le jour - la guerre à Gaza s'est glissée entre les deux positions.

Avant l'attaque du 7 octobre, plusieurs analystes évoquaient déjà un accord à portée de main, négocié sans exiger la création préalable d'un État palestinien. Ce même mois de mars 2023, Riyad avait renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous médiation chinoise - un geste que plusieurs chercheurs américains ont interprété comme une volonté de désamorcer les tensions régionales susceptibles de freiner le plan de transformation économique Vision 2030, à mi-chemin de son horizon 2030. La normalisation avec Israël, comme le rapprochement avec l'Iran, obéissait alors à la même logique : réduire les risques pesant sur l'agenda intérieur du royaume.

Le ton a de nouveau évolué à l'automne 2025. Reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump en novembre, Mohammed ben Salmane a réaffirmé la disponibilité de son pays à rejoindre les accords d'Abraham, à une condition désormais formulée comme un chemin plutôt que comme un préalable intégral.

un cadre qui garantit une solution à deux États et la paix

- Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien

 Une contrainte domestique bien réelle

Ce durcissement, puis cet assouplissement rhétorique, ne relèvent pas du seul calcul géopolitique. Selon une étude de l'institut de sécurité nationale israélien INSS, la part des Saoudiens jugeant positivement les accords d'Abraham est passée de 41 % en 2020 à 20 % en 2023, puis à seulement 13 % en 2025 - un effondrement de l'opinion publique qui réduit d'autant la marge de manœuvre de la famille royale.

Devant des membres du Congrès américain reçus en 2024, Mohammed ben Salmane serait allé jusqu'à affirmer que ses efforts en faveur de la normalisation avaient mis sa propre vie en danger, évoquant des menaces reçues en raison de son engagement sur ce dossier. Une déclaration qui, vraie ou stratégiquement exagérée, illustre à quel point le sujet reste explosif pour un souverain qui se présente aussi comme le gardien des lieux saints de l'islam.

Cette prudence s'explique aussi par la position particulière du royaume dans le monde arabo-musulman. Contrairement aux Émirats arabes unis ou à Bahreïn, qui avaient rejoint les accords d'Abraham dès 2020 sous la première présidence Trump, l'Arabie saoudite abrite La Mecque et Médine, les deux lieux les plus sacrés de l'islam - une responsabilité symbolique qui expose le royaume à un examen bien plus scrupuleux de ses choix diplomatiques que ses voisins du Golfe. Le Maroc et le Soudan avaient, eux aussi, rallié les accords sans en subir le même niveau de contestation populaire.

 La normalisation présentée comme service à la cause palestinienne C'est dans ce contexte que la diplomatie saoudienne a affiné son discours : la normalisation avec Israël n'y est plus présentée comme une trahison de la cause palestinienne, mais comme le moyen le plus efficace de la faire avancer. Cette inversion rhétorique, documentée par plusieurs centres d'analyse spécialisés dans la région, permet à Riyad de poursuivre en parallèle deux objectifs longtemps jugés contradictoires.

La coprésidence, avec la France, de la conférence internationale de haut niveau pour la mise en œuvre de la solution à deux États, tenue à New York fin juillet 2025, s'inscrit précisément dans cette logique. Huit groupes de travail, associant des dizaines d'États membres des Nations unies et des représentants de la société civile, avaient planché en amont sur des propositions concrètes touchant à la sécurité, à la gouvernance palestinienne et à l'intégration régionale.

Le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, avait défendu la tenue de ce sommet en des termes sans équivoque, estimant que l'inaction n'était plus une option face à une solution à deux États plus que jamais menacée. Ni Israël ni les États-Unis n'y ont toutefois pris part - une absence qualifiée de limite très forte par la chercheuse Dorothée Schmid, de l'Institut français des relations internationales.

Le sommet a débouché sur la déclaration de New York, adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies à une majorité de cent quarante-deux voix, coparrainée entre autres par l'Espagne, l'Irlande, la Norvège et le Portugal. Emmanuel Macron a annoncé, dans la foulée de cette dynamique, la reconnaissance par la France de l'État de Palestine lors de l'Assemblée générale de septembre suivant.

 Une vitrine diplomatique plus qu'une campagne d'investissement

Face à l'hypothèse d'une stratégie saoudienne consistant à multiplier les investissements en France et en Espagne pour s'acheter un soutien discret à la cause palestinienne, la vérification s'impose. Or les chiffres officiels ne corroborent pas cette lecture : selon une fiche du ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères actualisée en février 2026, le stock d'investissements saoudiens en France ne dépassait pas 429 millions d'euros fin 2024 - un montant modeste pour un fonds souverain doté de plus de 900 milliards de dollars d'actifs, et sans commune mesure avec ce qu'impliquerait une véritable campagne d'influence financière.

Un fonds souverain de neuf cents milliards de dollars n'a pas besoin d'acheter une position diplomatique quand la coprésidence d'un sommet des Nations unies suffit à l'obtenir gratuitement, sous les projecteurs du monde entier.

La véritable monnaie d'échange n'est donc pas financière, mais symbolique : en s'imposant comme coprésident incontournable de la diplomatie de paix, Riyad engrange une légitimité régionale et internationale qui vaut, pour la couronne saoudienne, bien plus qu'un chèque discret versé à un partenaire européen.

 Le fil qui relie les deux annonces

Reste la coïncidence la plus frappante de la semaine : au moment même où Washington pose la normalisation comme condition d'un accord nucléaire, Riyad continue de se présenter au monde comme le garant d'une solution à deux États. Les deux annonces ne sont pas contradictoires - elles sont les deux faces d'une seule et même stratégie, celle d'un royaume qui a compris qu'il pouvait négocier avec Israël sans jamais cesser de parler au nom des Palestiniens.

Cette stratégie à double niveau n'a rien d'improvisé. Elle repose sur un calendrier maîtrisé : engranger la légitimité diplomatique quand l'opinion publique régionale l'exige, puis avancer sur le dossier nucléaire et sécuritaire quand la fenêtre politique s'y prête. Le pari de Riyad est que ces deux mouvements, menés en parallèle plutôt qu'en séquence, ne s'annulent pas mais se renforcent : plus le royaume paraît incontournable sur la scène palestinienne, plus il négocie en position de force sur son propre dossier nucléaire face à Washington et Tel-Aviv.

L'ambassade saoudienne à Washington n'a pour l'instant pas répondu aux sollicitations de la presse sur la déclaration de Donald Trump. Ce silence, à ce stade des négociations, en dit sans doute autant que n'importe quelle déclaration officielle.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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