Entre prudence face à l’Iran et fermeté au Yémen, la posture saoudienne à l’épreuve des faits
Dix ans de guerre au Yémen, un président déchu mort à Riyad, et un royaume qui recule dès qu'il s'agit d'affronter l'Iran en face
Dix ans de guerre au Yémen, un président déchu mort à Ryad, et un contraste documenté dans la manière dont le royaume répond à ses deux adversaires Un royaume qui a signé un pacte de défense mutuelle, déployé des soldats pakistanais sur son sol et bâti la coalition militaire la plus armée du monde arabe se retrouve, cette semaine, dans l'incapacité d'empêcher des missiles houthis de retomber sur son propre territoire. À Islamabad, on s'interroge déjà sur un possible engagement militaire aux côtés de Ryad. Et à Sanaa, la version officielle du dernier incident soulève, elle, plusieurs questions.
Trois capitales, trois postures distinctes - un royaume qui affiche une fermeté déclarée face à son voisin yéménite, une grande discrétion face à l'Iran, et des alliés qui se retrouvent exposés à des choix qu'ils n'ont pas eux-mêmes arbitrés. Cette semaine illustre, par plusieurs épisodes documentés, l'écart entre ces différentes postures.
◆ Une revendication qui soulève des questions
Le gouvernement yéménite internationalement reconnu a revendiqué, lundi, le bombardement de la piste de l'aéroport de Sanaa, présentant ce raid comme une opération de ses propres forces destinée à empêcher l'atterrissage d'un avion iranien transportant une délégation houthie revenant des funérailles du guide suprême Ali Khamenei. Cette revendication interroge cependant plusieurs observateurs de la région. L'armée du gouvernement reconnu ne dispose pas de force aérienne propre et peine, selon des rapports concordants sur l'état de ses forces, à approvisionner ses unités au sol en munitions courantes. Une opération de bombardement de piste par munitions guidées suppose des moyens aériens que ce gouvernement n'est pas connu pour posséder - ce qui conduit plusieurs analystes à évoquer une possible implication directe de la coalition dirigée par Ryad dans cette frappe, présentée publiquement comme une action yéménite.
Cet épisode illustre la nature du soutien que Ryad apporte à ses partenaires yéménites. Le royaume finance et héberge l'essentiel des membres du gouvernement reconnu depuis 2015, une proximité qui, selon plusieurs analystes régionaux, s'étend jusqu'à la communication officielle de ce gouvernement sur ses propres opérations militaires. Une dépendance qui n'a, en tout état de cause, pas empêché la riposte houthie de retomber sur le sol saoudien lui-même dès le jour même, mettant fin à quatre années de trêve informelle. Le choix houthi de viser l'aéroport d'Abha, en territoire saoudien, plutôt qu'une cible yéménite, a été interprété par plusieurs observateurs comme un signe que les rebelles tenaient directement Ryad pour responsable de la frappe initiale.
"Une armée dont les capacités aériennes restent limitées revendique le bombardement d'une piste d'aéroport - un épisode qui relance les interrogations sur la part réelle de Ryad dans les opérations attribuées à ses partenaires yéménites."
L'avion visé a finalement changé de trajectoire pour se poser à l'aéroport de Hodeida. Les Houthis ont riposté le jour même en tirant missiles et drones sur l'aéroport international d'Abha, dans le sud de l'Arabie saoudite. Face à la montée des tensions, le Conseil de sécurité des Nations unies a tenu une réunion d'urgence, au cours de laquelle le sous-secrétaire général pour les affaires politiques, Khaled Khiari, a appelé à des négociations sous l'égide de l'ONU, estimant que la région ne pouvait pas se permettre un nouveau cycle d'escalade.
◆ Deux postures différentes face à un même adversaire
Avant même cet épisode, l'Arabie saoudite avait déjà connu une confrontation directe avec l'Iran, dans des circonstances où sa réaction publique a nettement différé de la posture qu'elle affiche depuis dix ans face au Yémen. Depuis le déclenchement de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran le 28 février dernier, le royaume a essuyé au moins trente-huit missiles et quatre cent trente-cinq drones iraniens sur son propre sol - des frappes qui ont visé la base aérienne du Prince Sultan, l'aéroport de Riyad et la raffinerie pétrolière de Ras Tanura, où des éclats de projectiles ont provoqué un début d'incendie. Le bilan saoudien officiel fait état de deux civils tués et douze blessés, auxquels s'ajoutent des pertes américaines sur les bases utilisées par Washington en territoire saoudien - deux soldats morts et vingt-neuf blessés, deux appareils détruits et cinq endommagés. Des explosions ont également été rapportées dans les quartiers est de Riyad.
Au plus fort de l'escalade, entre le 25 et le 31 mars, le royaume a essuyé plus de cent cinq attaques en une seule semaine. La réponse publique de Ryad s'est alors limitée à un communiqué du ministère des Affaires étrangères condamnant les frappes et affirmant qu'elles avaient été repoussées, sans déclaration de guerre ni coalition internationale annoncée - une communication sensiblement différente de l'appareil médiatique que le royaume déploie depuis dix ans pour sa guerre au Yémen. Ryad a par la suite mené, fin mars, des frappes aériennes contre des sites de lancement de missiles et de drones en territoire iranien, selon des informations rapportées par Reuters - une première dans les relations directes entre les deux pays, qui aurait fait chuter les attaques iraniennes hebdomadaires de cent cinq à environ vingt-cinq. Ni Ryad ni Téhéran n'ont confirmé publiquement cet échange, une discrétion mutuelle qui contraste avec la communication habituelle des deux capitales sur leurs opérations militaires respectives.
Ce contraste mérite d'être souligné. Face au Yémen, l'un des pays les plus pauvres du monde, le royaume mène depuis 2015 une guerre ouvertement déclarée, dotée d'une coalition, de porte-parole et de communiqués réguliers sur la menace iranienne à combattre. Face à l'Iran lui-même, lorsque missiles et drones ont atteint son propre territoire, la communication publique du royaume est restée nettement plus mesurée, et sa riposte n'a jamais été officiellement reconnue.
"Plus de cent attaques en une semaine sur son propre sol, une réponse rendue publique de façon limitée - un contraste avec l'ampleur de la communication déployée par Ryad autour de sa guerre au Yémen."
◆ Une guerre toujours sans issue décisive, dix ans après
Ce nouvel épisode s'inscrit dans un conflit ouvert depuis 2015, quand la coalition menée par l'Arabie saoudite est intervenue pour restaurer le gouvernement d'Abd-Rabbo Mansour Hadi, chassé de Sanaa l'année précédente par les rebelles houthis soutenus par l'Iran. Plus d'une décennie de bombardements, de blocus et de tentatives de médiation plus tard, les Houthis contrôlent toujours la capitale et l'essentiel du nord du pays. Le conflit a fait plus de cent mille morts, et l'ONU continue de le qualifier de pire crise humanitaire au monde. Entre 2015 et 2019, les bombardements étaient quasi quotidiens, avant que Ryad n'engage un dialogue direct avec les Houthis - un dialogue qui a débouché sur la trêve informelle de mars 2022, rompue cette semaine.
Pendant ces années de négociations, les Houthis ont continué de développer leur arsenal de missiles et de drones, transféré depuis l'Iran malgré l'embargo censé l'en empêcher. Le mouvement a également étendu son rayon d'action, multipliant depuis 2023 les attaques contre les navires marchands en mer Rouge en réaction à la guerre à Gaza - contraignant de nombreux armateurs à contourner le canal de Suez par le cap de Bonne-Espérance, au prix de surcoûts significatifs pour le commerce international. Cette capacité de perturbation, absente au début du conflit en 2015, s'est constituée précisément pendant la décennie où la coalition saoudienne cherchait à neutraliser le mouvement par les armes.
"Plus de cent mille morts, dix ans de bombardements, une capitale toujours hors du contrôle de la coalition - le conflit yéménite n'a pas permis d'atteindre l'objectif fixé en 2015, tandis que la capacité de perturbation des Houthis s'est étendue au commerce maritime régional."
Le parcours d'Abd-Rabbo Mansour Hadi illustre également les limites de ce soutien saoudien. Réfugié à Ryad depuis 2015, le président reconnu internationalement y a transféré, en avril 2022, l'intégralité de ses pouvoirs à un Conseil de direction présidentielle présidé par Rashad al-Alimi. Plusieurs responsables saoudiens et yéménites - cités notamment par Wikipédia et par plusieurs médias - indiquent que ce transfert serait intervenu sous la pression de Ryad, avec la menace de rendre publiques des accusations de corruption visant l'ancien président, un décret ayant été transmis à Hadi par le prince héritier Mohammed ben Salmane pour officialiser la passation ; Hadi aurait ensuite été maintenu en résidence surveillée, avec des possibilités de communication restreintes. L'Arabie saoudite dément ces éléments dans leur intégralité. Sur le terrain, son autorité s'était par ailleurs affaiblie avant ce transfert, un mouvement séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis ayant pris le contrôle d'Aden et d'une partie du sud sans se placer sous son commandement, tandis que son gouvernement était par ailleurs accusé, par ce même mouvement, d'accommoder des factions islamistes proches du parti Islah. Hadi est mort d'une crise cardiaque le 28 mai 2026 dans sa résidence de Ryad, à quatre-vingts ans, après onze années passées en sol saoudien, sans être revenu au pouvoir en position de force.
"Le président que la coalition affirmait vouloir rétablir au pouvoir est mort onze ans plus tard à Ryad, sans y être revenu en position de force - une trajectoire qui illustre les limites du soutien apporté à la légitimité qu'elle défendait."
◆ Le Pakistan, allié désormais exposé
Le pacte de défense mutuelle signé l'an dernier entre Ryad et Islamabad, présenté à l'époque comme un renforcement de l'architecture de sécurité saoudienne, place aujourd'hui son signataire pakistanais dans une position délicate. Les frappes iraniennes de ces derniers mois avaient déjà suscité des inquiétudes à Islamabad ; celles des Houthis contre le sol saoudien font désormais craindre à des officiels pakistanais un scénario plus périlleux encore - une escalade Ryad-Houthis susceptible de perturber le trafic en mer Rouge et de conduire le Pakistan à intervenir militairement au titre de ce pacte, alors que ses propres soldats sont déployés près de la frontière saoudo-yéménite, aux côtés d'un escadron de chasseurs pakistanais stationné en Arabie saoudite. Un général pakistanais à la retraite, Ghulam Mustafa, décrit la position actuelle de son pays comme consistant, pour l'instant, à « ménager toutes les parties ».
Cette prudence s'explique par le rôle que le Pakistan s'est construit ces derniers mois comme médiateur entre Washington et Téhéran, aux côtés de la Turquie et de l'Égypte - un rôle consacré en particulier par sa contribution à l'accord intérimaire ayant brièvement suspendu la guerre entre les États-Unis et l'Iran. Un engagement militaire aux côtés de Ryad contre les Houthis entrerait en tension avec ce rôle d'arbitre régional - une situation qui interroge sur la portée réelle des garanties offertes par ce pacte de défense, aussi bien pour Ryad que pour Islamabad.
"Un pacte de défense conçu pour renforcer la position saoudienne place aujourd'hui son signataire pakistanais devant un choix délicat entre engagement militaire et rôle de médiateur régional."
L'Arabie saoudite maintient sa version des faits - la coalition serait intervenue en 2015 à la demande d'un gouvernement yéménite légitime menacé par une milice soutenue par l'Iran, et les tirs houthis de cette semaine confirmeraient, à ses yeux, la nature du mouvement qu'elle combat au nom de la stabilité régionale. Le royaume conteste par ailleurs, dans leur intégralité, les accusations relatives aux conditions de vie de Hadi durant ses dernières années. Les éléments documentés dans ce dossier dessinent néanmoins un contraste net entre deux approches - une diplomatie de normalisation avec l'Iran engagée depuis 2023 sous l'égide de Pékin, une guerre au Yémen qui n'a pas atteint ses objectifs déclarés après dix ans de combats, et des alliances régionales, du Pakistan aux gouvernements yéménites successifs, dont la solidité et l'autonomie réelle restent, à ce stade, difficiles à établir clairement pour les observateurs extérieurs.