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Sanaa rallume les braises d’une guerre jamais vraiment éteinte Derrière une piste bombardée, l’équilibre fragile du Yémen vacille

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Sanaa rallume les braises d’une guerre jamais vraiment éteinte Derrière une piste bombardée, l’équilibre fragile du Yémen vacille

Dix jours à peine après le premier vol iranien à se poser à Sanaa depuis une décennie, un panache de fumée s'est élevé au-dessus de la piste de l'aéroport. Yémen légitime, Houthis et coalition saoudienne se renvoient la responsabilité des frappes - mais tous s'accordent sur un point : la trêve de 2022 vient de vivre l'un de ses pires jours.

Une fumée noire, épaisse, montant droit au-dessus d'un tarmac. C'est l'image qui résume, mieux qu'aucun communiqué, ce qui vient de se produire à Sanaa. Dix jours plus tôt, un simple vol commercial suffisait encore à faire figure d'événement historique. Lundi, c'est une piste d'aéroport tout entière qui est devenue un champ de bataille diplomatique.

 Un avion, une décennie de silence rompue

Tout commence le 3 juillet, quand un appareil de la compagnie iranienne Mahan Air touche le sol de l'aéroport de Sanaa - une scène qu'aucun Yéménite n'avait revue depuis près de dix ans sur cet aéroport tenu par les Houthis depuis 2014. À bord, plus de deux cents Yéménites bloqués à l'étranger, malades ou blessés, mêlés à une délégation politique du mouvement, revenant tout juste des funérailles du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué en février dans les frappes qui avaient déclenché la guerre entre Washington, Israël et Téhéran.

Le mouvement affirme que des chasseurs saoudiens ont tenté de bloquer l'atterrissage avant d'être repoussés par ses propres défenses antiaériennes. Riyad ne confirme ni ne dément. Mais la réponse, elle, ne se fait pas attendre : dès le lendemain, la coalition menée par l'Arabie saoudite promet de répondre avec une force qu'elle qualifie elle-même de "sans précédent" à toute nouvelle tentative de viser le royaume - une mise en garde qui s'étend, dans la bouche de son porte-parole militaire, jusqu'aux ports yéménites de Hodeidah, Ras Isa et as-Salif, ainsi qu'aux centrales électriques du pays. Autrement dit : un simple vol de rapatriement vient de rouvrir, en quelques heures, un dossier que tout le monde croyait refermé depuis la trêve de 2022.

Un simple vol de rapatriement vient de rouvrir, en quelques heures, un dossier que tout le monde croyait refermé depuis 2022.

 Une piste en flammes, deux versions inconciliables

Lundi 13 juillet, dix jours après ce premier vol, la crise franchit un nouveau seuil. Une frappe touche cette fois directement la piste de l'aéroport de Sanaa - visible, documentée en images, incontestable dans sa matérialité. Ce qui l'est beaucoup moins, en revanche, c'est son auteur.

Le gouvernement yéménite reconnu internationalement livre sa propre version : ce sont ses forces qui auraient visé elles-mêmes la piste, pour empêcher un nouvel appareil iranien de s'y poser, après qu'un vol de la compagnie nationale Yemenia se serait vu refuser l'atterrissage au profit d'un avion venu d'Iran. Son ministère de la Défense va jusqu'à assumer publiquement la responsabilité de l'opération, évoquant une patience "à bout" face à ce qu'il qualifie de violations répétées de la souveraineté du pays.

Les Houthis racontent une tout autre histoire. Pour eux, ce sont des avions saoudiens qui ont frappé l'aéroport, mettant fin selon leurs propres mots à toute idée de désescalade, et sommant Riyad d'"assumer les conséquences de son agression". Entre ces deux récits, aucune agence internationale n'a pour l'instant tranché avec certitude - la prudence dont font preuve les grands titres américains sur ce point précis, refusant de trancher entre les deux versions, en dit long sur l'incertitude qui entoure encore l'attribution exacte des frappes.

Une piste en flammes que tout le monde a vue - mais un auteur que personne, à ce stade, ne peut confirmer avec certitude.

Ce flou n'est pas un simple détail technique. Il révèle à quel point, sur ce dossier, la bataille des récits compte presque autant que celle des armes : Sanaa a intérêt à démontrer sa fermeté aussi bien face à Téhéran qu'aux yeux de sa propre opinion, quand les Houthis, eux, ont tout à gagner à présenter Riyad comme l'agresseur d'une population déjà éprouvée par une décennie de guerre.

 Des combats déjà repris, loin des caméras

Ce que la bataille de communication autour de l'aéroport a largement occulté, c'est qu'elle n'est plus, depuis quelques jours, le seul front actif. Le gouvernement yéménite affirme avoir repoussé, la semaine précédente, un assaut houthi au sud de la ville portuaire de Hodeidah - le plus violent, selon ses propres mots, depuis plusieurs années - et revendique avoir infligé de lourdes pertes au mouvement. Autrement dit : pendant que le monde suivait, sur les réseaux sociaux, le sort d'un avion de ligne, des combats terrestres d'une intensité inédite depuis 2022 se déroulaient déjà, presque en silence.

Une seconde accusation, plus lourde encore, circule en parallèle : celle d'un vol supplémentaire, arrivé depuis l'Iran quelques jours avant la crise de l'aéroport, qui n'aurait pas transporté que des civils. Le gouvernement yéménite affirme qu'il aurait aussi acheminé du personnel militaire et sécuritaire, ainsi que des experts iraniens spécialisés dans le développement de drones et de systèmes de missiles. Si cette accusation se confirmait, elle changerait la nature même du dossier : on ne parlerait plus seulement d'un différend sur la gestion d'un aéroport, mais d'un transfert direct de savoir-faire militaire vers l'un des acteurs les plus imprévisibles de la région.

 Une trêve qui ne va plus de soi

Il faut resituer ces épisodes dans un climat plus large, déjà tendu depuis plusieurs semaines. Dans la province d'Al-Jawf, un différend local - un cheikh tribal détenu par les Houthis après avoir tenté de médier un conflit selon la coutume - a suffi à déclencher un mouvement de mobilisation anti-houthi dans une région jugée sensible, à proximité de Marib, l'un des fronts les plus disputés du pays. Un signe parmi d'autres que l'autorité houthie, à force de tensions cumulées, commence à essuyer des résistances jusque dans son propre arrière-pays.

Pris dans leur ensemble, ces développements ne dessinent pas encore, selon les lectures les plus mesurées de la région, le scénario d'une guerre ouverte et généralisée. Mais ils suffisent à installer un constat que personne, il y a encore un mois, n'aurait formulé aussi crûment : la trêve conclue en 2022 ne peut plus être tenue pour acquise.

La trêve conclue en 2022 ne peut plus être tenue pour acquise.

 Le scénario du détroit

Reste la question qui inquiète le plus les compagnies maritimes et les chancelleries occidentales : celle d'une extension du conflit au détroit de Bab-el-Mandeb, verrou stratégique entre mer Rouge et golfe d'Aden. Dès mars dernier, un responsable houthi avait averti, sous couvert d'anonymat, que son mouvement pourrait reprendre le ciblage de la navigation en mer Rouge par solidarité avec l'Iran - un scénario jugé d'autant plus crédible que le détroit d'Ormuz, plus au nord, reste déjà perturbé par la confrontation directe entre Washington et Téhéran que nous suivons depuis plusieurs semaines.

Le mouvement a déjà, par le passé, fait la preuve de cette capacité de nuisance : entre fin 2023 et début 2025, plus d'une centaine de navires marchands ont été visés dans une précédente campagne en mer Rouge, dont deux coulés, forçant de nombreux armateurs à réacheminer leurs cargaisons loin de la région - une perturbation majeure du commerce mondial obtenue sans jamais avoir eu besoin de déclarer un blocus formel.

Une source militaire yéménite, ayant requis l'anonymat, a indiqué à L'Appel que les Houthis procéderaient actuellement à un rassemblement de forces et d'armements, dans une logique de préparation à une reprise plus large des hostilités. Selon cette même source, une attaque aurait visé un navire dans le détroit de Bab-el-Mandeb au cours des derniers jours. Nous n'avons pas été en mesure de corroborer cette information par une seconde source indépendante à l'heure de la publication ; elle est ici rapportée en tant que telle, sous la seule responsabilité de la source qui l'a transmise.

Si elle se confirmait, cette information s'inscrirait dans une logique déjà documentée par plusieurs observateurs de la région : celle d'un Iran cherchant à activer l'une de ses dernières cartes de pression - l'extension du conflit à Bab-el-Mandeb - pour peser sur Washington au moment même où la trêve américano-iranienne autour du détroit d'Ormuz vient de voler en éclats. Cette lecture reste, à ce stade, une hypothèse d'analyse et non un fait établi.

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 Deux détroits, une même équation

Ce qui frappe, à observer la carte de la région ces derniers jours, c'est la symétrie des deux fronts : au nord, dans le détroit d'Ormuz, l'affrontement direct entre Washington et Téhéran ; au sud, dans celui de Bab-el-Mandeb, la possibilité d'un front auxiliaire porté par les Houthis, allié le plus disponible de l'Iran dans la région. Activer ce second front présenterait, pour Téhéran, un avantage clair : peser sur l'économie mondiale et sur la pression diplomatique exercée sur les États-Unis, sans avoir à engager des forces iraniennes déjà mobilisées face à Israël et à Washington.

Reste que cette équation dépend d'un facteur qu'aucun des deux camps ne maîtrise entièrement : jusqu'où l'Arabie saoudite, engagée depuis des années dans un dialogue prudent avec les Houthis et soucieuse de préserver ses propres ambitions économiques régionales, acceptera-t-elle de se laisser entraîner dans une confrontation directe ? Entre un aéroport dont la piste brûle encore, des combats terrestres déjà repris, un accord de désescalade que plus personne n'ose garantir, et des rumeurs de mobilisation jusque dans le sud de la mer Rouge, une seule question domine désormais toutes les autres : ces épisodes annoncent-ils la fin d'une trêve de façade, ou ne seront-ils, comme tant d'autres avant eux, que des escarmouches sans lendemain dans une guerre qui n'en finit plus de ne pas se terminer ?

Par Sana Seef • L'Appel · L'Appel
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